Bouquin #84 : Les jours, les mois, les années, de Yan Lianke

[Les jours, les mois, les années – Yan Lianke – 2009 pour la traduction française]

Un homme, vieux. Un chien, aveugle et fidèle. Et cet unique pied de maïs, dressé de tout son vert contre une sécheresse terrible, et pour la survie duquel l’aïeul et son compagnon borgne se battent pendant des jours, des mois, des années sans eau ni espoir. C’est un récit-combat, tissé avec la soie des contes et les enseignements de la parabole. J’ai aimé ce texte de Yan Lianke jusque dans sa moelle, pour sa foudroyante beauté et sa réalité bien trop cruelle, pour l’expression poétique d’un combat millénaire, pour sa plume orale, simple et magnifique à la fois…

84 Les jours les mois les années

Lu en quatrième de couv’, ce très juste parallèle dressé par Le Figaro Littéraire : « C’est beau, comme Le Vieil homme et la mer réécrit en chinois ». On ne pourrait affirmer mieux : il y a quelque chose du récit d’Hemingway dans la prose de Yan Lianke, dans cette exposition de l’homme nu et désarmé face à la nature, dans cette peinture d’un corps-à-terre inéluctable et sans pitié. A commencer par la figure humaine : vieille, éduquée par le temps et imprégnée d’une certaine sagesse. Et puis cette obstination grandiose, cette volonté inébranlable tendue vers la pousse du vivant, jusqu’au plus lourd des sacrifices…

Qui de l’aïeul, de son chien ou du pied de maïs s’impose en héros de cette histoire rugueuse et primitive ? Personne, ou un peu tous à la fois. Refusant l’exil, le vieux et son compagnon restent en terres stériles, dans un paysage où rien ne vit plus, à l’exception de cet unique plant à la tendresse timide et fragile. Les montagnes saillent, dénudées par le vent et la fournaise du ciel. Au cœur de cette aridité, vieillard et chien déploient une solidarité à la vie à la mort, afin de veiller à la vigueur du seul brin de verdure. Le temps s’écoule dans son assèchement inutile, et la survie s’organise sur des petits bouts de rien : ingéniosité, courage, persévérance… Et cette écoute intime de la nature, qui s’affiche dans une hostilité du fond des âges, et pousse le dernier homme dans ses retranchements.

Le récit nous offre ainsi des passages d’une beauté simple, organique, comme cet affrontement d’une nuit face à la patience des loups à qui le vieil homme dispute une source, ou encore la fin – mais quelle fin ! – qui achève le conte – car il s’agit bien d’un conte, avec toute sa symbolique et son langage – dans la plus juste des notes…

Je ne connaissais pas le travail de Yan Lianke avant de piocher ce moment de sérénité et de douleur dans le rayon est-asiatique de ma librairie, il y a quelques temps. D’après ce que j’en ai lu, l’écrivain a rejoint la liste des artistes censurés dans la Chine contemporaine pour ses autres textes à résonnance bien plus politique (notamment Le rêve du village des Ding et Servir le peuple, que j’ai très envie de lire à présent). J’ai pour ma part, énormément apprécié mon immersion dans le chatoiement d’images appelées par sa plume, et conservées dans leur eau poétique la plus pure par l’excellente traduction de Brigitte Guilbaud.

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8 réflexions sur “Bouquin #84 : Les jours, les mois, les années, de Yan Lianke

  1. Je ne connaissais pas du tout, merci pour cette découverte !

    En passant, tes chroniques sont vraiment belles 🙂 À chaque fois, ton ressenti en ressort, et il y a un « je ne sais quoi » vraiment original et captivant dans ce que tu écris !

    Aimé par 1 personne

    1. Merci à toi pour ce gentil mot ! Je suis vraiment heureuse si j’arrive à (plus ou moins) retransmettre toutes mes impressions et donner envie aux internautes de découvrir les livres qui me tiennent à coeur 🙂

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  2. Je l’ai lu il y a un an environ, je pense que c’est un beau livre et malgré tout j’ai eu beaucoup de mal à le lire, je ne suis pas entrée complètement dans cet univers. Mais les avis des lecteurs autour de moi sont similaires au tien, ils ont été souvent emportés par ce livre dans un ailleurs rude mais très beau.

    Aimé par 1 personne

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