Bouquin #214 : Désintégration, d’Emmanuelle Richard

[Désintégration – Emmanuelle Richard – 2018]
Sélectionné pour le Prix du Meilleur Roman des éditions Points

A bien des égards, je suis une privilégiée. Certes, je vis sur un Smic (banal), j’ai un prêt à rembourser (sans surprise) et la gueule de mes factures de chauffe me fait souvent grincer les dents l’hiver (évidemment), mais je n’ai pas à me plaindre – je ne compte rien, je mange bien et mes fins de mois sont comme les débuts, ni étriquées, ni dispendieuses. Que retenir, donc, de cette Désintégration, cri du pauvre attrapé au vol par ma conscience de bien-lotie, torpille de haine à l’égard des jolies gens, de la rive gauche BCBG, des incapables de la trime ? Une lucidité brillante, des crocs acérés jusqu’au jubilatoire… et un certain agacement.

214 désintégration

Je ne m’y serais sans doute pas plongée de moi-même, dans cet ouragan de colère, sans l’entremise des éditions Points et de leur Prix du Meilleur Roman dont je suis jurée. Pas trop envie de me prendre le chou mais plutôt celle, bien honteuse, de sortir les œillères face à la rage des sans-dents qui jaunissent les rues et abreuvent l’actualité de leurs revendications pourtant bien légitimes.

Désintégration a quelque chose de ce goût là, moins collectif peut-être, poing levé dans sa solitude. On l’imagine nourri d’une aigreur toute personnelle : la narratrice, écrivaine reconnue par ses pairs et adoubée aux petits-fours chics dans un entre-soi à vomir, relate ses années de galérienne, à survivre aux nouilles et au shit dans un Paris ultra-cher et ultra-snob envers les misérables post-périph’.

Ça commence par une fête d’anniversaire ratée, organisée avec deux copines pour qui le traiteur et les frais de salle ne sont pas un problème, des nanas de dix-huit ans très bien-pensantes, habillées avec soin, toujours le mot juste, distinguées mais pas trop. La narratrice, elle, fait plouc à leurs côtés – arrivée à la ville, elle continuera de faire plouc, avec ses fringues cheap, sa soif de sexe dès le premier soir et son inculture crasse. Elle est entrée à la Sorbonne et s’y ostracise en pouilleuse, moins-que-rien dans le regard de ses pairs comme dans les remarques des clients qu’elle sert, ici ou là, à une caisse ou une autre, lors des multiples petits boulots accumulés pour payer le loyer. Avec, passé le 15 du mois, à peine de quoi bouffer.

Usée jusqu’à la corde à pas même vingt-cinq piges, diplôme en poche comme un vieux kleenex inutile faute de pistonnage, la voici désormais versée dans la haine, une haine violente, monstrueuse, rêves inaboutis de mâchoires brisées et de bonnes gueules maculées de merde – tu vois le genre. C’est d’ailleurs le titre de la deuxième partie, la haine, et attention, ça castagne dur. Un peu trop peut-être, à base de punchlines savamment virulentes, accumulées comme un trop-plein, qui finit par lasser. On tend l’oreille, on comprend la douleur, l’ego bafoué et les espoirs piétinés… et on finit par tourner en rond sur la ritournelle obsédante, un brin trop facile, de lutte des classes, source de tous les maux, aveuglément.

Désintégration part sans doute d’une blessure trop intime et trop profonde qui annule la distance et habille le texte d’un curieux malaise – l’impression emmerdante de lire un egotrip radical et sans recul, où tout le monde finit dans le grand panier des méchants bourgeois, où chaque regard et chaque remarque est une flèche empoisonnée pour le prolo, où tout n’est que pisse et mépris. J’ai mordu dans le bouquin avec ardeur, le début m’a réjouie, je m’y suis même reconnue un peu, dans cette histoire de gamine ignare qui débarque à la ville (y’a des détails qui ne s’inventent pas, comme le faux négligé chic du panneau de signalisation en guise de table de salon pour appartement d’étudiant bobo – j’ai connu au moins trois personnes qui avaient ce truc de déglingo dans leur coloc en étant persuadés d’être à la pointe du cool). Puis j’ai fini à reculons, complètement plombée, franchement lasse de cette fausse révolution nourrie au moi-moi-moi.

Moralité : l’autofiction n’est donc visiblement toujours pas ma came…

2 réflexions sur “Bouquin #214 : Désintégration, d’Emmanuelle Richard

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s