Bouquin #85 : L’hibiscus pourpre, de Chimamanda NGozi Adichie

[L’hibiscus pourpre – Chimamanda NGozi Adichie – 2004]

L’été dernier, je connaissais un immense chagrin littéraire en quittant l’ « Americanah » Ifemelu et son ami Obinze, compagnons de papiers nés sous la plume brillante et explosive de Chimamanda NGozi Adichie. J’ai eu pour Americanah un amour fou, époumoné sur les toits et dans toutes les oreilles. Il en est de même avec L’hibiscus pourpre, premier roman de l’auteur, dont la lecture confirme haut et fort mon idée de départ : décidément, Adichie compte parmi les femmes de lettres les plus talentueuses de ce début de siècle !

85 Purple Hibiscus

Dans le couloir aseptisé d’une vie rigide et dominée par la présence du père, une jeune fille éclot. Quinze ans : cet âge inconfortable, trop large mais étouffant, trop fillette mais un peu femme, aussi. Kambili est née et a grandi dans l’adoration : de son père, d’abord, de Dieu ensuite. Kambili ferme les yeux, esquive les questions, accepte les violences et mastique ses peurs. Jusqu’au jour où une fenêtre s’entrouvre sur un monde différent, sans silence ni cadence : à la faveur d’un bouleversement politique menaçant le patriarche, l’adolescente et son frère se réfugient chez leur tante Ifeoma, et se laissent happer par un quotidien tissé de chants et de respect, dans un univers féminin, éduqué et libre.

Toutes cordes coupées, un rire nouveau tapi dans la gorge, Kambili s’affranchit peu à peu de la dictature paternelle. La voix, le corps, l’esprit : Chimamanda NGozi Adichie distille dans le texte les ingrédients de cette libération progressive, et offre à son personnage la plus précieuse des libertés : celle de l’indépendance et de la volonté propre. A travers cet épanouissement hors carcan plane alors une ombre nouvelle : celle d’un père non plus adoré mais craint, et exposé dans toute sa folie intégriste et tyrannique.

Figure autoritariste et toute puissante, « Papa » reste, à mes yeux, un des personnages les plus aboutis du roman, en ce que l’homme concentre à lui seul les ficelles d’un malaise politique à l’échelle de l’Histoire : pur produit du colonialisme, fermenté par une fascination face à l’homme blanc, le père ne cesse d’afficher sa volonté de s’intégrer par l’argent, qu’il distribue à tout va, en bon samaritain de l’espace public. L’homme de pouvoir, pétri d’assurance, intimide les foules tout autant qu’il les fascine. Mais le lecteur n’est pas dupe, et les faiblesses émergent entre les lignes : « Papa », sous ses apparences exemplaires, reste un être miné par la honte de son statut d’homme noir, attaché à une terre pour lui sans sérieux, où un catholicisme de seconde main s’efforce en vain de repousser les croyances animistes et les prières heureuses, chantées. Hanté par le mythe du « self-made-man », l’homme adopte une logique de résultats, écrasant ses enfants sous le poids des exigences pour se laver lui-même de ses « basses » origines.

Sensible mais précise, Adichie tremble sa plume dans la plaie et livre ici un texte ardent, qui surprend tant par sa violence que par son écoute très fine d’un Nigéria blessé par le colonialisme et agité par les coups d’état. On retrouve, dans L’hibiscus pourpre, quelques premières bases aux futurs travaux de l’auteur : la question de l’exil américain, la nécessité de l’éducation… et surtout ce thème essentiel, brillamment traité : la place de la femme, et son importance dans la société. Quant à l’écriture, elle s’avère, sans surprise, savoureuse, éclairée par la présence de l’idiome Igbo et cousue d’images savamment invoquées. C’est lumineux, c’est un petit chef d’œuvre.

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9 réflexions sur “Bouquin #85 : L’hibiscus pourpre, de Chimamanda NGozi Adichie

  1. Je n’ai encore jamais lu de livre de cette auteure. « Americanah » me tente depuis un certain temps 😉
    Par contre, ton avis me donne vraiment envie de découvrir ce roman, surtout car il est question de la place de le femme dans la société !

    Encore merci pour cette belle chronique et cette de découverte livresque 🙂

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  2. Je découvre tout juste Chimamanda Ngozi Adichie : j’ai lu cet été son dernier roman, Americanah, qui, bien qu’assez inégal à mon goût, porte en lui un discours sociologique et politique très pertinent. De toute évidence, il en est de même pour ce premier opus. Très belle chronique qui me donne bien envie de poursuivre la découverte de cet auteur remarquable 🙂

    Aimé par 1 personne

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