Bouquin #105 : Ladivine, de Marie Ndiaye

[Ladivine – Marie Ndiaye – 2013]

Lorsque je postai, il y a un an, mes réflexions en demie-teinte sur le très étrange et très beau Trois femmes puissantes, plusieurs d’entre vous m’orientèrent vers Ladivine – lecture à laquelle je pensais fortement, sans me sentir toutefois prête à courser de nouveau la plume faste et sinueuse de Marie Ndiaye. Le hasard a comblé cette hésitation : à la faveur d’un cours sur la Femme-soin en littérature, me voici face à ce Ladivine tant appréhendé… et follement aimé.

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De Trois femmes puissantes, je regrettais un sentiment d’inachevé, une poignée de pistes jetées sur le papier et laissées broussailleuses, opaques : un inaboutissement. Pourtant derrière ce suspens volontaire se dévoilait une richesse couvée : les mots, et le sujet. L’écriture, et la femme. Femme : mère amante mythique déesse sorcière faible naïve pondeuse soumise désirable protectrice…

Ladivine a cette amplitude-là, cette vaste couverture : tout aussi lent que long, avec toujours cette part très nette d’incertitude et d’ouverture aux possibles, le roman s’offre dans un déploiement et s’acharne à déchiffrer ses personnages au fond banal mais aux errements insondables. L’écriture cherche la justesse, hésite, se corrige ; les virgules allongent, les adjectifs rectifient, les questions désorientent : Ladivine ne s’apprivoise que dans l’effort, il exige – du temps, des mots et un soupçon de crédulité.

Difficile en effet d’aborder Ladivine sans se détacher de son côté fantastique (ou hallucinatoire ?), qui hante le récit d’une présence crescendo. Difficile aussi de tirer un résumé de ce roman qui fonctionne comme un tout, comme un cycle – un cycle du malheur et de la honte, fatal et sans issue. Malinka est fille d’une pauvre dame, d’un être humble et décati qu’elle nomme « servante » à défaut de mère. Sitôt évadée de la solitude familiale, Malinka prend pour nom Clarisse, épouse un homme en deux temps trois mouvements et met au monde une fille, Ladivine – même prénom que la mère-servante, qui, du reste, ne rencontrera jamais sa descendance. De cette famille décousue, construite autour d’un trio hostile et de relations imperméables, Marie Ndiaye dresse un récit au delà de toute limite générationnelle, teinté de regret et de honte et tout entier habillé de cette question sans âge : comment être bonne femme, bonne mère, bonne épouse ; comment agir pour le bien et envoyer valser les codes ?

Peu d’action ici – les rares instants de bougeotte accouchent de situations tragiques : mieux vaut donc rester dans une introspection de chaque instant, qui pourrait s’avérer pesante si elle n’était brillamment menée par Marie Ndiaye dont la plume s’évertue à cerner l’intime, phrase après phrase, afin de dessiner au mieux les multiples visages de ces trois femmes seulement liées par le faible héritage du sang. A cette quette de la cohérence, l’auteur instille une dose de fantastique : il sera question d’un chien aux yeux doux, d’un pays – celui des origines premières – teinté d’étrange, presque mystique : une manière comme une autre d’attirer le regard sur l’irrésolu et l’énigme même de l’amour filial – copieusement mis à mal – voire de l’amour tout court.

Certes, l’on ne comprend pas tout : quel est le but du voyage, que deviennent les oubliées, où se cache le pardon (et existe-t-il seulement) ? Chapelet d’interrogations qui s’entremêlent et résonnent une fois le livre refermé et l’attention détournée de cette histoire dérangeante, presque sordide, dont l’omniprésente mélancolie ne plaira pas à tout le monde… Et s’il me reste, en effet, ce sentiment de n’être pas pleinement parvenue au bout de l’intrigue, j’accepte cet état de fait comme un véritable argument littéraire, qui contribue à la force grandiose soulevée par le roman – l’inachevé, ici, est un délice, bien moins troublant que dans Trois femmes puissantes. D’ailleurs, pour qui souhaiterait découvrir Marie Ndiaye, je conseille fortement de sauter le sacro-saint Goncourt pour piocher dans ce qu’il y a de meilleur : Ladivine ne pourra que vous séduire, à condition d’admettre l’intime et l’inabouti, de vous armer de patience et d’un brin d’abnégation. Quant à moi, je continue mon exploration avec Rosie Carpe, que je lirai très certainement cette année !

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9 réflexions sur “Bouquin #105 : Ladivine, de Marie Ndiaye

  1. J’ai moi aussi découvert Marie n’Diaye avec Trois femmes puissantes et le même effet en demi-teinte, on reconnaît un style puissant et une belle écriture, je ne voulais pas trop continuer avec cette auteure, mais on entend beaucoup de bien de Ladivine. je vais tenter de persévérer.

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  2. Je suis tombée dessus en librairie hier et la couverture poche est somptueuse, j’ai pensé à toi d’ailleurs et à ta chronique que je viens de relire. C’est là que je regrette de ne pas l’avoir pris sérieusement, au lieu de ça j’ai préféré La maison dans laquelle qui sera ma prochaine lecture !

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      1. Je termine Soumission avant de m’y mettre et j’ai hâte, c’est depuis un voir deux ans, depuis l’annonce de sa sortie que j’ai envie de lire La maison dans laquelle sans jamais trouver le bon moment. Et bizarrement je sais que je vais adorer !

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