Bouquin #60 : Trois femmes puissantes, de Marie NDiaye

[Trois femmes puissantes – Marie NDiaye –  2009]

C’est d’une étrange expérience de lecture que je m’apprête à parler ici, tant il m’est difficile de cerner, quelques jours après avoir en avoir lu la dernière ligne, mon sentiment sur le texte – les textes – que nous propose Marie NDiaye dans Trois femmes puissantes.

A la fois nœud du problème et substance même de l’écrit, l’inaboutissement des trois récits qui composent le recueil m’a surprise, chamboulée et – avouons-le – propulsée hors de ma zone de confort. Et mon avis oscille à présent entre énervement et admiration face à la plume de l’auteur – phrases louvoyantes, mots suspendus à un fil qui se casse…

J’ai la vague impression d’avoir tenu entre mes mains un chef d’œuvre précieux et indécelable, car brisant tous les codes pour imposer l’inachevé, l’attente, la frustration… 60 Trois femmes puissantes

Il y a trois femmes, donc : Norah, Fanta, et Khady Demba. Le lecteur s’immisce dans leurs vies pour un instant ou des années, au fil d’un rythme imposé avec brio par l’écrivain. L’écriture nous leste du poids de la chaleur, de la peine, et d’une certaine béatitude face à une vie muette, incompréhensible. Les phrases serpentent de ligne en ligne, de page en page, attrapant un fil de la pensée, le lâchant pour un autre, déviant ici et là, jamais concises mais toujours pulsées. Cette plume, grands dieux, cette plume ! On l’abhorre par endroit, mais on l’adore le plus souvent, pour la magnificence du texte produit, pour ces nuées de mots à n’en plus finir, sur lesquels il faut plisser les yeux, se concentrer, afin d’en savourer la substance.

-I-

Norah, avocate en France, rentre au Sénégal pour se confronter au père, et se retrouve emmurée dans un mauvais songe ou une terrifiante réalité, on ne sait. Premier texte du recueil, cette nouvelle ne m’a qu’à moitié convaincue, tant je me suis sentie déstabilisée par son inachèvement brutal, et les nombreuses obscurités qui étouffent le récit.

-II-

Rudy, beau mec sur le déclin, a dit ce matin à sa femme Fanta : « Tu peux retourner d’où tu viens ». L’on suit les pensées en méandres de ce brave fils à maman, trouillard et de mauvaise foi : la « femme puissante » mais absente, Fanta, se dessine alors en creux des turpitudes de son mari geignard. La plume s’étire à l’infini : c’est long, moite, mais absolument réussi.

-III-

La dernière nouvelle est la plus condensée, tant en longueur – à peine une cinquantaine de pages – qu’en émotions, car Khady Demba va mourir, on le sent, mais on l’observe quand même. Courageux, ce brin de fille perdu dans le vide de sa conscience, à vivre son existence tel un fantôme en surplomb, et se regarder affronter mille et un malheurs sur le chemin de l’émigration ! Blessée, prostituée, dénigrée, trompée, mais toujours intègre, cette haute figure parle au nom de tous les anonymes. Sa chute finale parachève en beauté – car il y a de la beauté dans le tragique – le triptyque dressé par Marie NDiaye sur la puissance de ces trois femmes de papier.

Il me reste, toutefois, cette sensation désagréable de refermer un ensemble en suspens, comme un souffle arrêté ; cela est notamment dû, je pense, au premier texte du recueil, dont l’inaboutissement volontaire, presque insolent, n’a réussi qu’à engendrer une frustration de ma part. Je demeure également mitigée, malgré mes louanges, face à l’écriture : j’en reconnais la beauté indéniable, mais sa progression complexe m’a souvent perdue, atténuant ainsi la puissance du texte – et des femmes, toujours en creux.

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20 réflexions sur “Bouquin #60 : Trois femmes puissantes, de Marie NDiaye

  1. Ce roman me laisse un souvenir de lecture fort. Ne serait-ce que son format fait débat: est-ce un roman, sont-ce trois nouvelles?
    Il s’agit pour moi d’une lecture physique, c’est-à-dire qu’il faut un peu la mériter. Le texte ne se laisse pas appréhender facilement.
    Et j’ai trouvé que cette âpreté convenait particulièrement bien à la deuxième partie. L’errance du lecteur fait écho à celle du personnage au premier plan.
    Je l’ai lu il y a quelques années, déjà, et de nombreux détails me reviennent spontanément en tête.
    Il fait partie de ces livres que je n’ai pas forcément aimé lire, mais que j’ai aimé.

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  2. Je ne connais pas Marie NDiaye, mais ce que tu en dis m’interpelle : j’aime vraiment que les auteurs malmènent leurs lecteurs en les propulsant « hors de leur zone de confort », comme tu le dis avec justesse. Je garde le nom de Marie NDiaye dans un coin de ma tête, je la lirai volontiers. Merci pour cette découverte et ta plume toujours aussi pertinente 🙂

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  3. L’unique oeuvre à ce jour de Marie Ndiaye qui m’a laissé un bon souvenir. Elle a beaucoup d’aisance avec les mots, sa maîtrise déroute. L’écriture de cette auteure est complexe parfois inaccessible. J’ai eu un énorme coup de cœur pour la dernière histoire. Pour moi c’est plus un recueil de nouvelles qu’un roman.

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  4. J’aime beaucoup ta façon d’écrire et de chroniquer, merci pour ton blog !
    J’avais été tentée de lire ce roman quand elle a eu le Goncourt en 2009 et je ne l’ai pas fait ! Ton article me donne envie de me lancer, même si j’appréhende un peu le style. Tu décris très bien ce paradoxe que l’on ressent à la lecture de certains livres, l’impression d’être passée à côté de quelque chose. Je le rajoute à ma liste de lectures !

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    1. Avec plaisir, merci à toi 🙂
      Je pense que c’est un livre pour lequel on doit prendre tout son temps, car l’écriture impose sa cadence et nécessite d’être concentré à 100%. J’espère que tu l’apprécieras si tu t’y lance !

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  5. Tu en parles si bien que malgré ton avis quelque peu mitigé, je serai bien tentée de me lancer dans sa lecture. Ceci dit, je pense attendre le moment propice où je serais assez réceptive au style de l’auteure pour l’apprécier à sa juste valeur……

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  6. J’ai lu ce livre qui m’a églement laissée sur ma faim et avec cette désagréable sensation de ne pas être « rentrée » dans le livre … cette auteure n’est définitivement pas pour moi je crois !

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