Bouquin #141 : Vulnérables, de Richard Krawiec (#RL2017)

[Vulnérables – Richard Krawiec – 2017 pour la traduction française]

Encore un texte qui m’a été fourré entre les mains par mon collègue aux goûts ambitieux, encore du sombre et de la violence, encore un coup de cœur. Vulnérables (At the mercy en VO) n’aurait pu avoir meilleur titre ni meilleur sujet : il y est question de ces galériens de l’ordinaire, du voisin qui trime sans joindre les deux bouts, de cette Amérique à l’or fané, pourrie par le crack, l’ignorance, la violence gratuite et jubilatoire quand on n’a que le poing pour clamer ses frustrations. C’est crade et ça pue, ça se lit souvent d’un œil, c’est pas mignon, ça dérange, on y suffoque ; mais bon dieu, qu’est-ce que ça fait du bien, qu’est-ce que c’est nécessaire parfois, de dire le brutal, l’enfance rongée, le quotidien du pauvre invisible !

vulnérables richard krawiec

Pour faire naître l’ignominie : réunion de famille. Rien de voulu ni de plaisant : Jake, Phyllis et leur trois grands mômes se retrouvent à la faveur d’un cambriolage qui a laissé la maison des parents dans un état de rage figée – brisée dans sa chair et entartée de pisse et de merde, d’autres biles encore.

Cinq pages de lues, le ton est donné.

Billy Pike, armoire à glace partie fendre la route bien trop tôt, retourne donc au bercail consoler papa-maman et se met en tête de retrouver le coupable dont l’identité ne fait aucun doute : il s’agit bien évidemment de son ennemi de toujours, de cette raclure qui dans le temps baisait sa sœur – Bobby Wise, l’homme à abattre, l’homme dont on rêve de faire péter le crâne pour en voir gicler la petite cervelle de rien du tout.

Vengeance, vengeance, vengeance : idée sournoise et libératrice qui infuse bien trop rapidement en Billy : dès lors, il s’agira de faire la peau à ce connard de Bobby, coûte que coûte. On va voir c’est qui le patron.

Voici donc ce grand dadais de retour dans une course éternelle et aveugle à laquelle, pour un instant, il fixera un but, une essence : la haine contre son semblable, son alter-ego, contre l’enfance de merde qu’eux deux ont pu connaître, contre les aveuglements, les privations, les faiblesses, sa propre faiblesse.

Tout se mélange. Le manège s’emballe dans une descente infinie, à peine freinée par la tendresse de Sharon, femme de peu ramassée dans un bar et dont la rencontre avec Billy fera éclore quelques passages aérés, hors du temps. L’homme y révélera son bon fond, ses maladresses : crétin, ignare, mais touchant et pardonnable.

Tout se mélange. Ce qui a été et ce qui est devenu, l’enfance fracassée par les vices et la malveillance, l’adulte à jamais marqué par l’œuvre de la misère.

Tout se mélange. Nos sentiments de lecteurs face à cette population de petits cons aux cœurs larges, que l’on aimerait gifler et consoler dans un même élan d’inquiétude et d’incompréhension – cette dimension cachée du malaise, de la haine et de la crasse nous semble si lointaine !

C’est poisseux, à gerber, presque sans répit : voici un texte au tir droit et juste, aux mots comptés – pas d’apitoiement ni de caricature, juste le nécessaire, le vrai. Les personnages, aussi étranges puissent-ils sembler pour qui n’a pas vécu la stricte misère, n’en paraissent pas moins humains, « comme vous et moi », avec des joies des peines des ambitions des problèmes et des besoins somme toute universels – le pauvre, ici, ne subit ni regard sociologique ni analyse de cause à effet. Il n’est pas demeuré, ni misérable, juste vulnérable – qui y échappe ?

Grand texte, donc, que cette pépite sortie chez Tusitala en septembre – à condition d’avoir l’esprit ouvert, les entrailles accrochées : il n’y a rien de beau à voir du côté des miséreux, sinon le mouvement, sans ordre mais plein d’espoir, vers quelque chose de rédempteur.

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