Bouquin #167 : Le bleu du lac, de Jean Mattern

[Le bleu du lac – Jean Mattern – 2018]

Entre mon père et mon mec, il y a un autre homme qui compte dans ma vie. C’est un appui et un complice, un brave type dont j’ai investi pas à pas le territoire et qui m’y a offert une juste place ainsi que quelques clés pour aborder un monde commun. Je ne t’en parle jamais ici, je me méfie des hommages et des déclarations, mais cette fois-ci plutôt qu’une autre la référence s’impose, peut-être parce qu’il sera question dans ce billet d’amour et de sensibilité et que ce sont des mots qui à mes yeux lui collent au corps, que ce texte, en vérité, ne pouvait m’être fourni par d’autres mains. Ce gars-là, donc, est à la fois collègue, ami et un peu mentor, je déteste ce terme, tu comprends l’idée. Il m’a filé ce bouquin comme plusieurs autres trésors dont je t’ai déjà parlé ici, , , et , et je te dis tout cela aujourd’hui, c’est ainsi, peut-être parce que j’ai le besoin d’afficher un bonheur, celui d’avoir trouvé un partenaire de jeu auprès de qui travailler la matière et le sens. Décidément (mais tu commences à en avoir l’habitude), je ne peux te parler d’un livre sans y mêler le sel de mon quotidien, tout comme je ne peux lire innocemment et à l’œillère, en occultant mes sources et mes gratitudes.

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Bref. Me voici aujourd’hui à te parler d’amour, de celui que l’on dit vrai et qui te laisse le ventre brûlant et le cœur en cavalcade. Il y a l’amour qui s’étale, un amour de jour, public, tendre et ambitieux, un amour de construction, d’habitudes et de banalité. Et puis celui qui te surprend au détour d’une nuque d’une clavicule ou d’un genou ciselé, un amour qui t’éveille te gonfle et qui n’est sans doute pas vraiment amour, juste désir de corps et d’interdit. Un goût de l’immédiat et du risque, aussi.

Viviane Craig fut une pianiste de renom. La Greta Garbo du clavier, concertiste hors pair et célébrée, également épouse et mère – une femme aussi talentueuse que commune, de la glaise d’où faire naître l’écart, la transgression. Viviane Craig avait un amant.

L’homme – James Fletcher, critique musical de renom – est mort dans son lit, nu sans doute et heureux de son bon coup : dans ses dernières volontés, il invite Viviane à jouer pour ses funérailles. S’y refuser serait de mauvais goût.

La voici donc, elle, survivante, accablée, avec Brahms dans son sac et le visage défait, à attendre le métro qui la mènera à l’église Sainte-Cécile et Saint-Anselme, à monter malgré elle dans ce métro, à étouffer dans une robe de laine et sous le poids de son chagrin, à douter, à ployer peut-être et redouter la brisure, la larme échappée, l’instant où les choses finiront par se savoir. C’est un long trajet. Des pages vibrantes et nues, tous voiles tombés, voilà comme je suis, qui j’aime et qui je pleure.

Le bleu du lac m’a ravie. Pour sa délicatesse et sa brutalité, pour tout ce qui est jeté ainsi sur le papier, l’attente et l’adoration, l’illicite, le sexe, le déchirement. Pour le pouvoir de la musique qu’on ne saurait exprimer avec un autre mot… Et parce que c’est un homme qui fait naître tout cela, un homme qui parle du désir féminin mieux que quiconque et qui s’y dévoile sans doute : un homme lucide et attentif dont la plume m’a offert l’envie de tout plaquer pour faire l’amour, et follement.

C’est drôle, d’ailleurs, comme l’on en fait une denrée rare, de l’acuité masculine, à l’envers de notre vieil essentialisme bien binaire, bien dans les cordes.

Mais à ouvrir les yeux, l’évidence est ailleurs.

Tout n’est pas foutu.

Il suffit de trouver le sensible avec qui faire route.

7 réflexions sur “Bouquin #167 : Le bleu du lac, de Jean Mattern

      1. C’est vrai, je dois bien reconnaître qu’il a une belle écriture. 🙂
        Je pense juste que pour « Septembre » c’est la façon dont a été amené le sujet et le fait que j’attendais autre chose de ma lecture (je ne suis pas du tout branchée romance/histoires amoureuses).

        Aimé par 1 personne

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