Bouquin #140 : Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar

[Mémoires d’Hadrien – Marguerite Yourcenar – 1951]

Peut-être un soudain besoin de recul, de sagesse, de latin, de toutes ces choses présumées d’une grande œuvre que l’on souhaite remède ou savoir ou que sais-je encore. Et comme à chaque fois qu’il s’agit de pousser la première page d’un monument de la littérature, me voici à aborder ces « mémoires » bieeeeen longtemps après avoir reniflé le morceau, dans l’envie et la crainte – effroi stupide face aux grands textes, mais je n’y peux rien (ça vous arrive à vous aussi, de flipper face à la renommée d’une œuvre ? Franchement, dites-le moi, je me sentirai moi seule 🙂 !).

J’ai fait bon voyage. L’exercice m’a complètement subjuguée, la prose emmenée où je voulais : loin, loin, loin, sur des terres anciennes et au cœur de l’âme humaine – l’héritage et l’intime en réponse à mes questions de jeune citoyenne pas toujours adaptée au monde.

mémoires d'hadrien yourcenar folio

Je ne suis pourtant pas férue d’Histoire. Donne-moi des dates et je les mélangerai toutes. Donne-moi des noms et je n’en retiendrai aucun. L’Histoire suppose de la mémoire, or, de mémoire, je n’ai point, ou presque (du moins je ne lui fais pas confiance)*. Au quotidien, cela me joue souvent des tours**, alors si en plus il s’agit de retenir le passé pour en élucider la progression… las, je lâche l’affaire.

Cette réflexion, je me la suis faite pendant longtemps avant de découvrir, à la faveur de mes lectures, qu’il me manquait le juste « activateur » pour réveiller l’intérêt de cette mémoire jeune mais déjà supposément défaillante – et cet intérêt, pour moi, réside dans la plume de celui qui me racontera l’Histoire à observer et à comprendre. Pas d’Histoire sans roman, sans le rôle de l’écrivain à faire valoir sa voix dans le chœur de ce qui a été dit et fait ; pas d’Histoire sans son approche fictionnelle, sans ses ajouts de substance, de texture*** – je vois le monde et j’en saisis les enjeux grâce au prisme de la littérature ; il en va donc nécessairement de même pour les choses passées.

C’est con à dire, c’est une évidence, mais j’ai besoin de le noter ici, comme un état des lieux d’où j’en suis, cinq ans après m’être pleinement replongée dans les livres (puis, quelques mois plus tard, éloignée de la stricte et stressante factualité du journalisme tel que je l’apprenais à l’époque).

Ceci étant dit, qu’en est-il de ces « mémoires » en trompe l’œil mais aux guillemets bien nécessaires ? Premier point : cela se dévore et brûle de passion. Deuxième : cela ne nécessite que peu de connaissance, juste une entière confiance en la voix de l’écrivain. Troisième : c’est un de ces livres entiers qui deviennent de chevet.

C’est te dire si j’ai aimé, follement, pleinement, ce saut dans le temps d’une époque de faste et de conquête, si éloignée semble-t-elle, si proche en réalité. Hadrien prend plume au crépuscule de sa vie pour en raconter la teneur à son petit-fils adoptif, Marc-Aurèle. L’empereur, malade, attend son heure avec l’humilité de celui qui a tout vu, souvent vaincu et parfois reculé ; aimé, pensé, conquis, pacifié. C’est une figure entière et digne.

empire romain hadrien
L’empire romain sous Hadrien. Plutôt badass.

De son apprentissage sous le commandement de Trajan au détail de son œuvre impériale, Hadrien retrace et raconte ses itinéraires : d’abord géographiques, à la faveur de campagnes aux frontières d’un empire alors à son apogée ; puis intimes – l’homme se révèle alors dans sa sensibilité à l’amour et aux corps, et son récit atteint là un faîte qui m’a, pour être honnête, carrément chamboulée.

Je ne te cacherai pas quelque ennui à la lecture de certains passages géopolitiques dont le détail, repensé d’après archives, ne consiste à mes yeux qu’un nécessaire étayage à la crédibilité de l’ensemble. Le vrai fruit du texte, je l’ai trouvé ailleurs, dans la modestie d’une prose que l’on imagine aisément avoir traversé les siècles et dont la justesse, la précision même, ont su me frapper en plein cœur. Hadrien, homme de culture, de monde et d’Histoire, Hadrien dont le nom et l’œuvre ont infusé le cours des éléments jusqu’à notre présent, ma semblé délivré de tout apparat, aussi familier qu’un voisin : honnête et seul. Sage et patient. La confession, que l’on imagine sienne, prend dès lors une grandiose ampleur, et nous révèle l’Histoire presque irrationnelle, car passionnée, sujette aux faiblesses de ceux qui l’écrivent : nous ne sommes rendus ici que parce que nous sommes faillibles et cabossés.

Un passage, clé de voûte du récit, m’a particulièrement accroché le cœur : l’amour d’Hadrien pour Antinoüs, son jeune favori, à peine extirpé de l’enfance et déjà dans l’ombre d’un homme passionné, dépassé, parfois jaloux. C’est romanesque, c’est tragique, cela pourrait presque devenir une légende – il y a, dans cette crudité sans contrôle du sentiment, dans les murs aujourd’hui écroulés de la cité qui en est née, quelque chose de très touchant, d’universel : de quoi se sentir consolé de toutes nos passions et de toutes nos pertes. Par ce prisme de l’amour, puisque c’est un sujet qui me touche, Hadrien m’est apparu selon la volonté de Yourcenar : mon semblable, mon frère.

Rien à faire de la couverture, rien à faire de la date de publication : je me suis longtemps prise au jeu de la lecture d’un texte qui m’a paru « d’époque », tellement tout y est – la précision, le phrasé, l’effacement de qui tient la plume. Il m’a fallu les carnets de notes, bienheureusement inclus dans mon édition des « mémoires » (et à la lecture absolument indispensable) pour me recentrer en douceur sur l’actualité d’un texte intégralement fabriqué. L’envers du décor, avec ses années de recherches, de découragement, de rouages montés et démontés, m’a complètement soufflée.

Bref, ce texte est unique, magistral, entier comme l’homme qu’il prend pour sujet : il se dévore et il se dévale, et je me félicite aujourd’hui d’avoir passé outre mes peurs idiotes pour me jeter enfin à l’eau !

* C’est d’ailleurs en partie à cause de cette mémoire pas très franche que j’ai ouvert ce blog comme un carnet de lectures, afin d’isoler par les mots le juste souvenir de mes rencontres littéraires.
** La même personne pourra passer dans mon champ de vision cinq fois en dix minutes, je lui dirai cinq fois bonjour, et autres joyeusetés…
*** D’où mon immense amour pour la plume de Vuillard, et ma joie plus immense encore de son sacre Goncourt !
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19 réflexions sur “Bouquin #140 : Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar

  1. Article très intéressant. Les Mémoires d’Hadrien est dans ma wishlist et tu m’as convaincue de la légitimité de sa place ! Je comprends également ton appréhension quant aux classiques qui peuvent parfois nous paraître intimidants mais aussi un peu indigestes sans « aide » à la lecture … Ça me m’a fait notamment pour Dracula et en ce moment sur L’Iliade que je n’ai toujours pas fini …

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  2. Ce livre, je l’ai lu, une première fois en réalité abandonné, et j’y suis revenu, car en effet on flaire quelque chose avec ce livre… Je l’ai lu enfin, lentement, cela remonte à plusieurs années, d’une part ton billet me donne envie de le relire, car je suis aussi d’accord c’est un livre de chevet, celui qu’on garde car indémodable, intemporel.

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  3. Très beau billet qui reflète tout à fait mon avis ! J’ai lu ce roman assez jeune et je l’avais adoré. Un des rares que j’ai relus (et la relecture confirmait mon amour de jeunesse :)). Marguerite Yourcenar est une très grande dame. J’ai lu aussi « l’oeuvre au noir » mais j’ai moins aimé qu’Hadrien. Les phrases sur son amour avec Antinoüs sont d’une beauté rare…

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