Bouquin #135 : Jeu blanc, de Richard Wagamese (#RL 2017)

[Jeu blanc – Richard Wagamese – 2012 ; sept. 2017 pour la traduction française]

Wagamese, je n’en avais jamais ouï un mot avant d’atterrir à Calligrammes et de voir le bonhomme en bonne place sur les tables – podium consacré par mon collègue (et même un peu mentor) féru de tout ce qui remue outre-Atlantique, et qui m’a fourré Jeu blanc entre les mains sitôt le cheval entré en piste.

Je lui dois une belle chandelle pour cette découverte.

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Le début à lui-seul est un petit chef d’œuvre. On pourrait presque s’en contenter, le lire comme un à-côté, un texte flamboyant qui protège et isole et câline et revigore. Le début, c’est l’éden. C’est l’enfance d’un petit indien ojibwé dans un cocon de terre et d’esprits. C’est l’intouché qui paraît intouchable, et l’on s’y prélasse pour reculer le drame – parce que penses-tu, bien sûr que la suite va être dure, tu n’imagines même pas à quel point.

Saul Indian Horse a quoi, peut-être huit ans, dans ces eaux-là. Il vit en retraite sur les terres de ses ancêtres avec mère, père et aïeule. Et un frère qui va mourir, très vite : première corneille de la nuée. Les hivers amènent leur lot de rudesse, les dieux semblent ignorer toute supplique – y a-t-il d’ailleurs encore un esprit à l’écoute, dans ce monde aux frontières de celui du zhaunagush et de sa vénération pour l’homme à la croix ? Nous sommes face à un crépuscule : la mort du sacré, la fin de l’opulence. L’adieu à l’enfance.

Saul se retrouve ainsi sur un quai de gare abandonné des siens fraîchement morts ou vivants, sans rien d’autre en poche que des rudiments d’anglais et un peu de neige fondue. Il sera recueilli dans une école au nom de saint et aux méthodes abjectes, à laquelle, cependant, il trouvera un maigre atout : cette patinoire de fortune à l’arrière des bâtiments où il s’exerce, bientôt, à un sport de grand et de blancs – le hockey sur glace.

Patins et crosse pour annuler les sévices. Sueur et vitesse ; ne plus penser. Saul est doué – petit, rapide, l’analyse fine et le tir juste. On le remarque, on le sort des enfers, et le garçonnet devenu jeune homme progresse dans un art dont il repousse le sommet, jusqu’à intégrer une équipe d’élite.

Les foules se déchaînent pour le petit indien qui ne paie pas de mine mais joue plus vite que son ombre. On l’acclame comme on le hue. On lui colle des surnoms typiques, à cette tâche brune sur la blanche glace, à cet imposteur d’un jeu immaculé. On lui cogne les genoux, on l’emmerde à n’en plus finir, aux vestiaires comme dans les journaux : c’est un sauvage, héros en patin peut-être, mais primitif, inférieur avant tout.

Advient ce qui doit être : une rage sourde puis beuglante, un hurlement de dépit face à ce Canada de grands connards – Saul quitte le jeu, se met en retrait d’une vie dont il n’a jamais été maître, et part fouiller à mains nues dans les souvenirs les plus horribles de sa désindianisation, de sa déshumanisation.

Cela donne, à l’évidence, un livre extrêmement fort, superbe. Un bouquin qui suinte le vécu, aux mots simples et d’autant plus cinglants, sans d’autre effet que de nous donner à voir l’ignoble, le brut. Une déposition qui s’ajoute au trop vaste chœur des voix malmenées qui résonne (et rayonne) en littérature, car c’est bien pour cela, aussi, que la littérature existe : faire entendre, en juste revanche, ce qu’ont à dire les opprimés et les sans âme. C’est brûlant, c’est direct, et comme toujours, nécessaire – victoire ultime, imprimée et durable sur la connerie et ses tortures.

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