Bouquin #115 : La mélopée de l’ail paradisiaque, de Mo Yan

[La mélopée de l’ail paradisiaque – Mo Yan – 1988]

Quel titre ! Mais quel titre ! Malicieux, piquant, terriblement ironique : quelques mots assemblés en un sourire-fil-de-fer pour une histoire merdique, au fond du trou. Paradisiaque, ah, la belle affaire ! Le bel enfer ! Venez à jeun, mouchoir – et second degré – en poche : laissez-vous conter la pestilence et les coups de fouet, la révolte et les chaînes… et, sous ce magma de crasse, de désespoir, le combat d’un amour pur qui suffoque et file droit vers l’échec.

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Car tout est échec, dans ce roman foisonnant que nous livre Mo Yan : pas facile de défendre son bout de gras lorsque l’on est un petit paysan rompu à la mévente de ses récoltes ; pas facile non plus de séduire une jolie fille dans un milieu baigné de traditions et de misogynie… Plusieurs récits s’entremêlent, plusieurs voix font entendre leur complainte, avec toujours ce maître-mot : la déchéance, la poisse de bout en bout.

Le récit commence par une arrestation, brutale et sournoise : Gao Yang, menottes aux poignets et corps tabassé, se retrouve en prison – on ne sait pourquoi. De l’autre côté du mur, un homme fuit les mêmes autorités : c’est Gao Ma, brave et idéaliste Gao Ma, dont les amours fichues avec la gentille Jinju ont endurci le cœur et bleui la peau. A courir après l’un et croupir auprès de l’autre, l’on s’y perdrait presque un peu : quelle est la faute qui les condamne, d’où naît l’espoir qui les unit ? Une histoire se dessine au fil des analepses : une histoire à l’odeur rance des hampes d’ail pourries, du mépris, de la honte… et tristement modelée dans le réel : pour son roman des petites gens, Mo Yan s’est inspiré des incidents ayant ébranlé le bien mal-nommé district de Tiantang* : l’esquisse d’une émeute menée par des paysans exténués face au dédain de la hiérarchie.

De cette rébellion, toutefois, nous ne saurons rien avant la fin : il ne s’agit, après tout, que de l’acmé d’une rage installée et sourde, au sein d’un monde que l’on croirait moyenâgeux tellement il reste ignoré des pontes : la Chine rurale, crasseuse et misérable, à mille lieues des ors du régime et des avancées de la Révolution culturelle. L’on pourrait s’attendre à une description pleureuse et à genoux : il n’en est rien, et c’est bien là que réside la force de ce roman (pourtant à charge) – la « mélopée » se fait ainsi rauque et grossière, et le très sombre vire souvent au drôlissime (en vérité, on rit jaune, et nerveusement). A la fois trivial et tendre, souvent scatologique**, le récit joue de son brouillage des registres (et des estomacs) et surprend par sa beauté inattendue : sous la sueur, parmi les vers et la pisse, voici l’humanité.

Voici l’humanité aux aspirations simples, voici l’humanité broyée par le régime. Voici l’humanité dans toutes ses dimensions, hilarante et scandaleuse, violente, aimante, pauvresse. C’est l’humanité et son système-D face aux inepties venues d’en haut, face à cette corruption que Mo Yan dénonce si bien – beaucoup d’ironie dans cette fable tragique, et une pointe de sarcasme pour appuyer là où ça fait mal. Il faut se démener parmi les temporalités, trier les souvenirs des uns et des autres, faire le point parmi les multiples voix qui sillonnent le récit : la lecture, parfois, louvoie et peut nous perdre. Mais l’effort en vaut la peine : ne serait-ce que pour les dernières lignes qui portent le coup fatal ; ne serait-ce que pour la plume caustique et juste ; ou pour l’amour galant et tué dans l’œuf de deux jeunes gens soumis à leur condition…

*Tiantang : paradis…
**J’ai fait l’erreur d’ouvrir ce bouquin à un de ses pires passages dans un bus abonné aux rond-points, le matin, juste après le p’tit’dèj : ça a failli être fatal. Vous êtes prévenus !

Pour finir, ces quelques mots du naïf et attachant Gao Yang :

« Nous autres, paysans, on peut pas se comparer aux riches, sinon on n’a plus qu’à se suicider. Faut jamais comparer une chose à une autre meilleure, sinon y’a plus qu’à la jeter. Nous autres, on peut tout juste se comparer à des mendiants. Malgré la pauvreté, on a notre pitance assurée, et si nos vêtements sont usagés, c’est toujours mieux que d’aller le cul à l’air ! Si notre vie ne nous sourit pas, nous sommes quand même en bonne santé. Si l’on a une petite infirmité, c’est toujours mieux que d’être lépreux. Pas vrai, Oncle Fang ? […] Après la mort de ma mère, je me suis consolé comme ça. Faut savoir se contenter de ce qu’on a, savoir se gourmander. Si tout le monde ne veut que le meilleur, à qui donner le reste ? Si tout le monde veut aller en ville pour profiter de la vie, qui travaillera aux champs ? Les hommes sont faits d’étoffes différentes. Les meilleurs deviennent fonctionnaires, ministres. Ceux de qualité moyenne deviennent ouvriers, la qualité la plus mauvaise sert à faire les paysans. Nous autres, on est le rebut. Pour nous, pouvoir vivre en ce monde en tant qu’être humain, c’est déjà une chance. »

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