Bouquin #114 : La mort du roi Tsongor, de Laurent Gaudé

[La mort du roi Tsongor – Laurent Gaudé – 2002]

A force de façonner mes goûts sur une base quasi-exclusive de plumes étrangères, je lis peu de littérature française, et mes lacunes en la matière me chagrinent : c’est dire, je n’avais jamais plongé, jusqu’à présent, dans la prose gaudéenne tellement vantée par mes pairs ! Qu’a cela ne tienne : un peu au hasard, ou peut-être mue par une envie de fatum à haute dose, j’ai ouvert La mort du roi Tsongor, et je me suis laissée – presque entièrement – séduire…

114 La mort du roi Tsongor

Dans une antiquité rêvée à la croisée des héritages, sans doute africaine, résolument homérique, un homme fier effleure la mort : c’est le roi, le roi Tsongor. Aux portes du repos, le voici prêt à marier sa fille Samilia, promise au valeureux Kouame. Mais à la veille de l’entrée en noces débarque Sango Kerim, aussi jaloux que téméraire : lui aussi demande la main de Samilia, s’agenouille devant le père – éléments du tragique qui lentement s’entremêlent…

Comment contourner le drame, sinon dans la mort ? Tsongor est un homme de conquêtes, et pourtant : avec l’espoir naïf d’un apaisement, il s’en remet à son sort et, dans un dernier soupir, intime à son plus jeune fils de partir par-delà le monde construire sept tombeaux – comme autant de merveilles où cacher le corps du défunt roi.

Ainsi s’en va Souba accomplir a quête.
Ainsi meurt Tsongor.
Ainsi éclate la guerre.

Bref, fractionné, efficace, La mort du roi Tsongor surprend par son condensé de tragique et sa capacité à invoquer, en à peine deux-cents pages, les piliers du genre : on distingue nettement en Samilia une Hélène, quoique plus émancipée ; Massaba en flammes découvre l’assiégée Troie ; et que dire de ce fantôme Shakespearien qui s’agite sur son catafalque, depuis les rives de l’Achéron ! J’ai énormément apprécié ce travail sur l’intertextualité, sa discrétion, sa reprise : passés sous la plume gaudéenne, chants et mythes adoptent de nouvelles peaux, muent en de nouvelles narrations et réaffirment leur vérité intemporelle : comme hommage aux anciens et à leur transcendante sagesse, l’on ne pourrait rêver mieux.

Pour autant – malgré les échos, malgré leur imbrication fluide – j’ai trouvé quelque agacement à plonger toute entière dans la prose déployée par Gaudé. Ce n’est pas que l’ambiance pèche, bien au contraire : l’on s’y croirait, dans ce désert de cris et de lames ; tout comme l’on s’imagine yeux fermés sur une veillée flamboyante, à écouter un récit en paroles sages et graves… Une mise en scène maîtrisée, donc… mais sans doute un peu trop : pas besoin de plisser les yeux pour apercevoir, en surpiqûre, les grosses ficelles stylistiques de l’inéluctable, du fatidique, du Destin avec un grand D. Le texte, lorsqu’il s’emballe, se fait saccadé : toutes les phrases semblent alors tendues vers l’irréversible, dans une artificialité télégraphique souvent pénible, presque ridicule. Les tirades, intensément solennelles, portent quelquefois à sourire, et perdent en crédibilité – l’on perçoit derrière le texte un auteur sans doute trop appliqué à la scansion, trop ancré dans les codes d’un genre… Un peu de lest sur le style et l’ensemble aurait gagné, à mes yeux, en sincérité et en profondeur.

Outre ce sérieux un poil balourd, La mort du roi Tsongor reste un roman magnifique, très intelligent : pour sa réflexion sur les motifs de la violence, pour son absence de manichéisme, pour ses différents niveaux de lecture qui en font un texte largement accessible…

Je tenterai donc de dépasser mes chipotages stylistiques pour appréhender sous un meilleur angle la bibliographie de Laurent Gaudé – j’ai sur mes étagères Le soleil des Scorta, à lire, m’a-t-on dit, par temps de canicule !

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10 réflexions sur “Bouquin #114 : La mort du roi Tsongor, de Laurent Gaudé

  1. Laurent Gaudé, c’est vraiment un auteur classique contemporain, nourri d’une culture très académique et, par conséquent, d’une écriture tout aussi académique. Autant les premiers livres que j’ai lu de lui m’ont impressionnée par leur richesse intertextuelle, autant l’éclat des belles lettres se ternit à force de le lire : si j’apprécie toujours ses textes, ils me paraissent finalement trop parfaits et un peu lisses, trop propres. Cela reste néanmoins de la belle littérature, mais un peu artificielle, je suis d’accord avec toi. Il vient de sortir un recueil de poésie : je pense quand même y jeter un œil curieux et déjà admiratif 🙂

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  2. J’ai adoré le soleil des scorta! Le style de l’auteur est génial, particulier, rude mais magnifique!! Si tu aimes les saga familiales fonce!!!
    Depuis que j’ai lu ce livre, j’ai La mort du roi tsongor dans ma PAL mais je ne sais pas pourquoi ce livre m’attire moins…

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  3. J’ai lu La mort du roi Tsongor, il y a peu. Je vois de quoi tu parles quant au style, mais pour ma part, j’ai trouvé que cela donnait du style justement, un côté épique, à la Homère… J’avais adoré. Je lis Eldorado et un jour sûrement Le soleil des Scorta qu’on m’a vanté comme le meilleur. Affaire à suivre.

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  4. Le soleil des Scorta me tente terriblement et je pense que ça sera ma première rencontre avec l’écrivain. J’ai lu plusieurs critiques sur La mort du roi Tsongor et justement apparemment le style fait défaut et c’est un frein énorme pour moi TT.

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  5. Bon j’avoue, j’ai cliqué sur « J’aime ! » avant même d’avoir lu ta chronique, tellement j’étais heureuse de revoir cette couverture, de lire ce titre… Ta chronique ne m’a pas déçue, superbement écrite comme toujours, et un point de vue qui se veut le plus critique possible ! J’adore ! Surtout, qu’ayant absolument et aveuglément adoré ma lecture de La mort du roi Tsongor, j’étais très curieuse de connaître ton avis sur cette œuvre 🙂

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  6. Je comprends tout à fait ton bémol, que je partage, et en même temps… quelle langue !! Mon grand préféré de lui reste à ce jour « le soleil des Scorta », que j’ai même lu deux fois (ce qui est rare) et qui a passé brillamment l’épreuve de la relecture !

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