Bouquin #116 : Fille de l’air, de Fiona Kidman

[Fille de l’air – Fiona Kidman – 2013 ; avril 2017 pour la traduction française]

C’est l’histoire d’une gamine que l’on voulait pianiste ou danseuse – métier d’art certes, mais « de femme ». C’est l’histoire d’une brindille coriace, d’une beauté dans le cambouis. C’est un sourire émail diamant sous le casque blanc de l’aventure, pour quatre ans de vol, de records et de gloire – puis la guerre, puis l’oubli. « Garbo des airs », la surnommait-on : surnom à peine repris par Fiona Kidman, qui livre, au delà du glamour et des robes de soie, un portrait intime et finement mené de son héroïne nationale, l’audacieuse et solitaire Jean Batten.

Elle ne pouvait mieux naître : sous le regard de l’aviateur Louis Blériot, hochet de papier journal suspendu au-dessus du berceau. Dans la famille Batten, on parle d’aviation comme d’une délivrance : fini l’enclavement dans le recoin ultime du monde, bientôt la Nouvelle-Zélande sera accessible grâce aux ailes du progrès ! Jean grandit sur le fond de cet espoir, yeux vissés au ciel, à courir sans relâche dans les rues coloniales de Rotorua ; elle s’imagine déjà là-haut, dans cet espace renversé où volent et meurent les plus grands.

Trois hommes : le père, volage ; les frères, amis de jeunesse devenus froids, étrangers. Une femme : Ellen « Nellie » Batten, mère aimante et complice hors-pair, personnage excentrique aux opinions franches et progressistes – c’est sur elle qu’il faut compter, de bout en bout. L’accomplissement de Jean ne peut s’envisager sans cette figure-là, omniprésente, gouailleuse et sacrificielle : la figure sacrée de la mère. L’histoire toute entière naît donc de cette envergure protectrice et émancipée, tout comme elle s’y achève : avant Jean et ses exploits, ou plutôt derrière, il y a Nellie Batten, son don au monde, ses journées de pain noir. Deux filles ensemble pour le succès d’une seule, portée par la foule au fil des records battus et des distances avalées en surplomb du monde, à l’assaut d’un ciel encore vierge du passage des hommes.

En 1934, J. Batten bat le record de vitesse du vol Angleterre-Australie qu’elle accomplit (avec escales) en 14 jours et 22 heures.

Deux filles pour un nom et un combat – féministe par la force des choses, quoique : ce qui compte dans les airs, ce n’est pas le genre mais la maîtrise, le jugé. Au sol les choses s’altèrent : Jean louvoie entre ses aspirations et son statut de femme à marier, joue des coudes et de son bagou pour accéder à cette camaraderie franche qui unit le peuple d’aventuriers au delà de toute différence. Il en faut, du courage et de la patience, des nuits de ventre creux et des calculs sans fin pour bâtir le succès d’une vie, dépasser l’apogée : le roman tout entier se concentre sur ce travail-là, tant technique que relationnel, toujours précis, combatif. Pas – ou peu – de moments d’extase à la Saint-Ex’, des paysages servis au compte-goutte… et pourtant l’on ne peut qu’être passionné par le parti-pris pour lequel a opté la romancière : nous raconter les coulisses, l’attente, la formation d’une carrière au piston – il en faut un peu – et à la sueur des conquérantes.

Fille de l’air m’a surprise par son exploration documentée d’un petit monde d’aviateurs à la fois amis et adversaires, dont la gloire se dessine bien avant le départ, à force de relations bien menées et de travail acharné. J’ai été touchée par la plume de Kidman : délicate jusque dans l’approche de l’intime, portée au-delà du prestige vers les tréfonds de la solitude, du doute et de l’oubli. Une vie, complète et dense, mouvante et lumineuse, nous est contée dans ce roman qui file fluide et se dévore avec admiration (…et sans doute un peu de nostalgie quant à ces années bénies de conquêtes et de cieux immaculés !)

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