Bouquin #104 : Le garçon, de Marcus Malte

[Le garçon – Marcus Malte – 2016]

J’aime les personnages solitaires. Lorsque je me prends à écrire, toujours naissent sur la page des âmes esseulées, des inadaptés, des étranges, des types un peu cassés et pas très bavards. Lorsque j’ai lu pour la première fois le résumé du Garçon, dans je ne sais quel magazine écumant les titres les plus attendus de la rentrée littéraire, une voix a résonné : « Lola, ce livre est fait pour toi ». J’ai attendu Noël. J’ai attendu la fin des partiels : semaine de calme après la tempête, semaine passée au creux du plaid à faible lumière, semaine délicieuse à boulotter les aventures de ce brin d’homme jeté à la face du monde…

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La toute première scène. L’incipit. Le début de tout, les premiers pas de l’errance, les premiers plans d’un long film. La toute première scène : nous voici en haut d’une butte, à observer cette silhouette difforme avancer au loin, tracer sa route sur la lande nue. Qu’est-ce ? L’œil rétrécit pour mieux voir : deux corps. L’un avachi sur le dos de l’autre, qui marche, marche, vers la mer. Un jeune garçon portant une femme. La femme est déjà morte, ou le sera très bientôt. Le garçon n’en sait rien. D’ailleurs le garçon ne sait pas grand chose : ni les mots, ni les gens. Un demi-sauvage, un reclus, une bête. Le garçon ne connaît du monde que les environs de sa cahute, vagues contours d’une enfance muette, animale. Mais la femme – sa mère – n’est plus : il faut tout brûler et partir, aller seul sur les chemins, mettre les pieds dans la vraie vie.

Le garçon s’en va. Dépenaillé et sans langage : il est mutique et le restera.

L’histoire est donc celle d’un périple – initiatique sinon rien. Trente ans d’une vie morcelée, trente ans passés à la recherche de ce qu’est un homme, avec cette première étape : 1908. Un petit village comme terre d’accueil et sa quinzaine d’habitants, tous distincts, de la « femme-mante » à « l’enfant-crapaud », donnent au garçon un aperçu de famille, une bouchée de société.

On remarque dès lors le talent de cette plume qui esquisse, en une poignée de mots choisis, des personnages d’emblée profonds et marquants, des repères indispensables dans la vie neuve du héros. Plus tard, il y en aura d’autres : l’ogre sage Brabek, la douce et maternelle Emma, Gustave le pomologue… Tous pensés avec audace et adroitement ciselés dans la matière des caractères : malgré leurs manies, malgré leurs distinctions de bêtes littéraires, les personnages de Marcus Malte ne versent jamais dans la caricature mais développent, bien au contraire, une personnalité profonde que l’auteur explore jusque dans l’intime, à la manière du garçon dont la compréhension se passe de mots.

J’ai aimé, ainsi, le soin précieux apporté par Marcus Malte à la naissance de ces êtres de fiction : les personnages m’ont séduite pour leur humanité, pour ce miroir renvoyé à nos propres sentiments, nos propres égarements. Emma, surtout, illumine l’ensemble et son apparition, au tiers du récit, tire le roman d’un début de somnolence plombé par quelques passages philo-de-comptoir (cinq-cents pages pour quelques longueurs et deux-trois platitudes, écueil inévitable !). Emma, donc : à la fois maman et putain, douce et sauvage, Emma avec qui le garçon découvre les choses du corps et les coups au cœur, Emma : pas de hasard dans ce prénom, qui résonne pour une autre femme tout aussi charnelle…

A y regarder de plus près, à sonder le détail et l’assonance, à outrepasser les noms et farfouiller dans l’Histoire, l’on se retrouve en effet face à un roman-écho où tout est intertextualité. Certaines références y sont criées (Hugo, Flaubert, le Surréalisme…), d’autres se font plus discrètes (Dante, Sade…), et l’on se plaît à les découvrir mêlées dans le grand feu de l’existence, liées au voyage de ce garçon sans nom ni langage. Garçon qui, en définitive, devient poupée, ou prétexte – car le récit porte bien au-delà de cette figure éponyme : il ne s’agit pas de parler d’un seule homme, mais de tous, du genre humain entier et insondable.

A cela Marcus Malte exerce une plume lettrée, virtuose, au fil d’une écriture très riche (mais jamais verbeuse), exquisement rythmée (mais jamais scandée) : rareté notable parmi ses contemporains français. Le style nous porte sans peine, mais toujours avec cette épaisseur, ces multiples double-fonds qui nous amènent à corner toutes les pages pour les relire mille fois. J’ai été tout particulièrement touchée par les mots sensuels offerts à Emma, qui exerce sa langue à faire germer le plaisir et nourrit ses ébats d’amour comme de littérature. J’ai aimé, également, le feu de la guerre sous la plume de Malte : cette sensation d’être embarqué, Poilu parmi les Poilus, dans une toile grise et rouge et boueuse, sifflante. Et si quelques lenteurs et mielleries ont pu un instant freiner ma course, elles furent prestement relevées par cette plume exercée, musicale, souvent rieuse et toujours intelligente.

Je cherchais donc un personnage, un rustre : j’ai eu face à moi un dépassement, une fresque grandiose – l’humanité dans ce qu’elle a de plus beau comme de plus vil. Rien d’extraordinaire au fond : Le Garçon penche, à première vue, du côté des romans-fleuve comme il y en a tant : initiatique, philosophique, avec des bons et des méchants, des crimes et des tendresses. Non seulement Marcus Malte réussit l’exercice, mais l’auteur frappe bien au-delà : avec comme flèche sa plume unique, comme arme ses bastions de littérature. On peut parler de renouvellement. Certains diront même : « chef d’œuvre ! ». Et si je ne m’avance pas jusqu’à ces mots de gloire, il me restera tout de même le souvenir d’une lecture magnifique, d’un puits où replonger à l’envi. Faites une place au Garçon dans vos bibliothèques : ce livre vaut nombre de dictionnaire et mille enseignements.

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