Bouquin #80 : La route sombre, de Ma Jian

[La route sombre – Ma Jian – 2014]

Je me suis lancée dans ce roman un peu à l’aveuglette, l’œil frôlant le résumé sans s’y attarder. Et ce fut un choc dès les premières pages : au fil des lignes se dévoilait un chef d’œuvre de violence, de tristesse et d’engagement. La route sombre marque ma première rencontre avec l’écrivain chinois dissident Ma Jian, ainsi que l’évanouissement d’une image glorieuse : la Chine, que je pensais pays de la prospérité et du bonheur, m’est ainsi apparue sous un jour cruellement réaliste et d’une noirceur absolue. 80 La route sombre

Dans Beijing Coma, paru en 2008 (et qui lui a valu d’être censuré et banni de son propre pays), Ma Jian lançait une première grande offensive contre le gouvernement communiste en développant la fiction autour d’une honte historique : la répression sanglante du mouvement démocratique de la place Tian’anmen, en 1989. Quelques années plus tard, c’est sur une minorité méprisée que l’écrivain se penche en rendant hommage, à travers le périple dramatique de son héroïne, à la fille, à la mère, à la putain : à la femme, enfin.

La scandaleuse politique de l’enfant unique a été assouplie en 2015, fixant le nombre maximum de naissances à deux par ménage, mais l’immoralité du principe et les horreurs qui en découlent restent inchangées. La « route sombre » est celle de Meili, jeune paysanne des années 2000, qui – malheur à elle ! – a accouché d’une fille pour premier enfant. Dans un pays où le genre féminin ne reçoit que peu de considération (la femme se limitant à l’équation trou + ventre) et poussée par son mari, soi-disant descendant de Confucius, à mettre au monde un garçon, Meili tombe enceinte une nouvelle fois, brisant ainsi les codes du Parti. Alors que les sbires du planning familial écument la campagne pour pratiquer des avortements forcés et siphonner les biens des familles hors-la-loi, Meili se voit contrainte de fuir son village. Vainement entourée de son époux et de sa fille, la paysanne entame une existence illégale, miséreuse et tragique.

Ma Jian nous raconte ces – peu ou prou – dix ans d’errance, cette vie de parias, menée entre fleuve et terre et émaillée de moments dramatiques : pas un seul jour n’est épargné par le malheur, et le corps de Meili, propriété du mâle et du gouvernement, se verra souillé, brisé, violé, déchiqueté de toutes parts. L’horreur ultime ne semble jamais atteinte, tout comme le vice de la société chinoise paraît sans fond. Au fil des lignes, Ma Jian expose l’indicible dans sa plus vive crudité : l’on apprend ainsi que les enfants illégaux sont mutilés à la naissance pour être revendus à des gangs de mafieux qui les feront mendier dans la rue ; que le fœtus, avorté au sixième mois, se vendra très cher aux restaurants pour leur fameuse recette de la soupe censée augmenter les performances sexuelles ; que le lait en poudre de contrefaçon n’est qu’un mélange grossier de farine et de plastique fondu ; que des roches un peu trop voyantes seront peintes en vert sapin pour donner l’illusion d’une forêt avant la visite d’un haut dirigeant…

Car la diatribe cauchemardesque de Ma Jian ne se cantonne pas qu’au sujet central du roman, mais explore au contraire tout un corpus de problématiques inhérentes à la Chine contemporaine : le tout dessine ainsi un portrait hideux de la situation dans laquelle le pays semble plongé. Il est notamment question du désastre écologique, abordé avec beaucoup d’ironie : dans la mal nommée « Commune Céleste », but ultime du périple de Meili et des siens, les femmes sont rendues stériles par l’abondance de produits chimiques lâchés en pleine nature, et qui ont transformé, en quelques années, un petit village verdoyant en véritable décharge publique !

La route sombre fut une lecture éprouvante, nauséeuse, qui m’a profondément touchée en tant que citoyenne d’un pays libre – en tant que femme, aussi. La prose de Ma Jian m’a ouvert les yeux sur un crime atroce, généralisé et passé sous silence, et je me sens ainsi le devoir de partager cette découverte avec le plus grand nombre – attention toutefois : certaines scènes d’une extrême dureté, très crues, peuvent choquer.

Je laisse ici le lien d’une interview de l’auteur réalisée par le Nouvel Obs, en 2014.

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12 réflexions sur “Bouquin #80 : La route sombre, de Ma Jian

  1. Je viens tout juste de découvrir ton blog, ton univers et j’adore déjà! Je lis cet article et je me rends compte que je DOIS me procurer ce roman. En tant que fan de romans historiques, c’est un beau chef d’oeuvre que tu me présentes aujourd’hui!

    Je suis moi-même sur la blogo, si tu te cherches quelqu’un qui aime les mêmes genres que toi!
    À plus, et au plaisir!

    Megan de La Page Ouverte! (http://lapageouverte.com)

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  2. Je note avec beaucoup d’intérêt les deux livres, celui-ci et Beijing coma. Je n’ai encore jamais lu d’auteurs chinois, voilà une bonne occasion de commencer. La route sombre a l’air réellement saisissant. Merci pour le conseil

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    1. Très saisissant en effet. Ma Jian fait exception dans la littérature chinoise contemporaine, en ce qu’il est dissident et banni de son propre pays (totalement à l’opposé de Mo Yan, par exemple, qui a reçu un Prix Nobel de littérature très controversé).

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  3. Je suis entièrement d’accord avec toi. J’ai lu ce livre à sa parution et ce fut un énorme choc…. A la fois littéraire et humain. Je n’en revenais pas de ce que je lisais. Autant de cruauté, de désenchantement, de clivages… Incroyable.
    Un vrai choc, finalement, il n’y a pas d’autres mots.

    Un roman à lire, même s’il est douloureux. Un roman nécessaire.

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