Bouquin #81 : Le peintre d’éventail, de Hubert Haddad

[Le peintre d’éventail – Hubert Haddad – 2014]

Si d’aventure vous vous retrouvez, un jour, dans ce département tout perdu mais au charme certain qu’est la Haute-Loire, munissez-vous de chaussures de rando et partez vadrouiller du côté de Rosières. Il y a, dans les parages, un hameau tout esseulé qui abrite une grande merveille : la librairie café de la Maison Vieille. C’est en ce lieu magique, et poussée par les conseils de la libraire, que j’ai cueilli ma dernière lecture : une première découverte de l’auteur Hubert Haddad avec un roman japonisant au très joli titre, Le peintre d’éventail. 81 Le peintre d'éventail

Voici donc entre mes mains une pépite étrange, dont je ne saurais dire si j’en ressors tout à fait conquise ou un brin agacée. Haddad exerce son talent de conteur à dévoiler le cheminement d’un homme, de sa renaissance dans la solitude d’un jardin à son extinction par le chaos. Personnage travaillé sur une pâte classique (mais c’est dans les vieux pots qu’on fait la meilleure soupe), Matabei Rein survit péniblement à un double drame – le meurtre accidentel d’une jeune fille sur autoroute et le séïsme de Kobé, arrivée dans la foulée, aux premiers jours de 1995. Il échoue, animal blessé, dans une pension retirée de la contrée d’Atôra, et s’y laisse éclore de nouveau, loin de toute fureur. Parmi les hôtes – une galerie de personnages attachants et bohèmes – se cache un faiseur de merveilles : Osaki Tanako, peintre d’éventails et jardinier minutieux, dont Matabei deviendra le disciple, avant de perpétuer son œuvre au-delà de la mort.

Un premier mouvement nous porte ainsi aux côtés de Matabei, dans la contemplation de l’élaboration du monde à l’échelle d’un jardin zen, magnifiquement dessiné par une plume fastueuse, qui s’étire en méandres. Puis c’est la rupture : celle des sols et de milliers de vie. Le cours tranquille de l’existence butte obstinément sur le 11 mars 2011 : la terre a tremblé. Transparent, fuyant l’urgence et les pastilles d’iode, Matabei reste en zone sinistrée, par amour pour le berceau de ses jours. Il est alors question de la perte, et de cette errance qui en découle : que faire à l’aube de l’apocalypse, sinon tenter de sauver l’art que l’on aime, de tout reconstruire ?

J’aime tout particulièrement les récits qui explorent les hommes et qui, sur le terreau d’un personnage, dressent le portrait subtil, presque clinique, de la nature humaine. Ici, le thème prégnant de l’isolement, et la lenteur inhérente à la sérénité de la solitude, et imposée par les circonvolutions du texte, m’ont énormément touchée et font du Peintre d’éventail un petit chef d’œuvre, du moins à mes yeux.

Je garde pour autant un sentiment amer, comme d’inachevé : bien que lu à tête – presque – reposée, Le peintre d’éventail ne m’a pas saisie autant que je l’aurais souhaité – et j’ai constamment ressenti, entre le texte et moi, une sorte de distance désagréable. Cela est surement dû, à réflexion, à l’étalage trop voyant de la très belle plume d’Haddad, qui s’emploie à exposer tout un Larousse en à peine deux cents pages. Le propos, très appliqué, se fait ainsi souvent verbeux, ultra lexical, pour le meilleur – souvent – comme pour le pire – certaines phrases roulent des mécaniques, et nécessitent parfois dissection. La beauté a un prix : pour moi, ce sera celui d’une deuxième lecture – dépouillée de l’inconnu d’une première découverte, je pourrai ainsi plonger dans les tréfonds du texte et mieux en apprécier les charmes !

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10 réflexions sur “Bouquin #81 : Le peintre d’éventail, de Hubert Haddad

  1. Merci pour cette belle chronique !
    Je suis justement plongée dans mon premier Hubert Haddad, Théorie de la vilaine petite fille, qui a l’air de développer une ambiance très différente, mais servi par une très belle plume (qui part peut-être un peu en roue libre pour le seul plaisir d’écrire, cela dit ?). Bref, un sentiment qui, il me semble, rejoint un peu le tien… J’attends de terminer ma propre lecture et si je suis conquise, je me laisserai peut-être tenter par celui-ci. 🙂

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  2. J’ai aussi lu ce livre il y a quelque temps, et, comme toi, il m’a laissé sur ma faim… Le travail sur le style est indéniable, et chaque chapitre semble composé comme l’un des éventails évoqués dans le roman avec, à chaque fois, un équilibre particulièrement délicat entre des évocations de la nature, de l’homme et de ses passions, de la fuite du temps, de l’éternel recommencement, etc… Le tout donne un livre très beau, mais peut-être un peu trop formel et stylisé à mon goût.
    Je n’ai pas tenté de deuxième lecture, peut-être y trouverais-je un peu plus de vie…

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  3. Très joli billet. J’ai fait la connaissance de la plume de Hubert Haddad avec son roman Palestine (chez Zulma). La poésie du Peintre d’éventail est très attirante. J’espère avoir le plaisir de découvrir ce café librairie lors de prochaines vacances. 🙂

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  4. J’avais noté également ce titre lors d’une rencontre organisée avec Hubert Haddad pendant un festival. Il était assez incroyable, complètement habité par l’écriture, la poésie, les mots, nous racontant des histoires, intarissable, curieux de tout ; bref, ce fut un moment foisonnant ! Et ce roman semble lui aussi contenir beaucoup de choses ! Grâce à ta chronique, je saurai à quoi m’attendre et attendrai le moment idéal, concentrée, pour me plonger dans cette lecture 🙂

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