Bouquin #35 : Le quatrième mur, de Sorj Chalandon

[Le quatrième mur – Sorj Chalandon – 2013]

Il y a la guerre que l’on voit. Stratégique, géographique, étrangère, impalpable. Il y a celle que l’on vit. Sorj Chalandon fut grand reporter à Libé, spectateur régulier de l’horreur humaine et plume des conflits au Liban, qu’il a couverts pendant sept ans.

Il y a les blessures que l’on voit. Sanglantes, suintantes, barbares, mortelles. Il y a celles que l’on subit. Georges, double littéraire de Sorj, part au Liban en 1982 pour y monter l’Antigone d’Anouilh. Le projet que lui a confié son ami Samuel Akounis semble irréalisable : réunir sur scène un fils ou une fille de chaque camp, dans un cinéma délabré sur la ligne de démarcation.

Georges est gaucho, Georges est utopiste, Georges est casseur et n’a pas peur de la violence : il part, léger d’un espoir de paix. Au pays du cèdre, la guerre lui tend les bras.

Le quatrième mur

Comment ne pas pleurer devant l’horreur mise en mots ? Comment ne pas trembler, du fond de son lit, pour une Histoire que l’on n’a pas connue, à peine étudiée ? J’ai refermé Le quatrième mur dans un écœurement souillé de larmes, anéantie. Et je ne suis pas sure de m’en être remise depuis.

Ici, pas de belles lettres, d’enjolivures, de phrases propres et travaillées. L’écriture est vive, crachée en un jet, dominée par le « je » de Georges, que l’on suit dans sa lutte folle pour un projet impossible, alors que la guerre mange peu à peu ce qu’il reste d’Homme en lui. Embarqués dans le flot ce cette plume au phosphore, on sent la poudre, la sueur de la peur, la soif quand l’eau manque, les éclats de terre, de sel, de fer fichés dans la rétine, on voit le massacre du camp de Chatila, les enfants égorgés, les femmes torturées et on sent l’odeur de la mort, le festin des mouches.

Pour autant, jamais de glauque : ce genre relève de l’imaginaire, et n’a pas sa place dans l’action. Chalandon montre simplement, au lecteur d’appréhender l’atroce à sa manière. Il y aura ceux qui se cacheront, qui n’iront pas jusqu’au bout. Il y aura ceux qui hurleront. Ceux qui riront. Ceux qui deviendront fous.

C’est de ces victimes-là, ces fantômes marqués par le poing invisible de la guerre que Georges et Sorj font partie. Et le deuxième emmène son double de papier là où lui-même s’est refusé d’aller : aux confins de la folie. Georges tuera un homme et y perdra son âme. D’un geste plus facile qu’il ne l’aurait cru, d’une balle de plus, il franchira le quatrième mur.

Car c’est de théâtre, enfin, dont il est question au creux du conflit. Un théâtre qui n’arrête pas les tirs, mais vole deux heures à la guerre, et réunit, sur une scène de gravats et de sang, Palestiniens, chiites, Druzes, catholiques, frères ennemis soudés pour une cause utopique : jouer l’Antigone d’Anouilh, la rébellion d’une jeune fille contre l’autorité. Chaque camp y va de sa propre lecture, mais tous s’accordent sur ce rêve d’un instant. Absurde dans l’absurdité de la guerre.

Tout finit mal : la violence des hommes féconde leur délire. Qui a raison, qui a tort ? Chalandon laisse la question aux théoriciens et aux cartes. Et dresse un portrait d’une guerre morbide, aberrante, vécue en son creux.

Il m’a été assez difficile d’écrire sur ce livre. Je préfère me taire ici et vous laisser avec cette interview de l’auteur.

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9 réflexions sur “Bouquin #35 : Le quatrième mur, de Sorj Chalandon

  1. C’est clairement l’un de mes livres coups de coeur de 2014 ! Une plume incroyable et un sujet ambitieux. Il n’y avait que Sorj Chalandon pour parvenir à faire ça. C’est magnifique !

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