Bouquin #24 : Il nous faut de nouveaux noms, de NoViolet Bulawayo

[Il nous faut de nouveaux noms – NoViolet Bulawayo – 2013]

Il y a des hasards de lecture que l’on aimerait moins tristes. Alors que les médias crachaient (et crachent toujours, hélas) d’affreuses informations sur une « crise migratoire » dont on parle avec effroi et incompréhension, j’ai ouvert, il y a quelques semaines, le premier roman de NoViolet Bulawayo, de l’excellente collection Du monde entier (Gallimard). Je me suis ainsi plongée dans l’histoire de Chérie, petite fille de dix ans habitant un bidonville au Zimbabwe, et dont les rêves convergent ailleurs, aux Etats-Unis, pays salvateur qu’elle poursuit pour fuir la misère économique, sociale et politique du sien. Un espoir fictif, romancé, mais jumeau littéraire et écho tragique de celui qui animait les corps retrouvés en mer ou dans un camion exigu.

Tissé par une plume emmenée et un verbe chenapan, Il nous faut de nouveaux noms est de ces récits qui nous chamboulent et soulèvent nos œillères.

Il nous faut de nouveaux noms

Mais revenons-en à l’histoire. Chérie, donc, a dix ans, la langue bien pendue et une bande de copains farceurs toujours prêts à faire des bêtises. Chérie vit dans un bidonville ironiquement nommé Paradise. Chérie ne va plus à l’école.

L’on suit son quotidien à travers des saynètes d’une vie de village (le vol de goyaves, un prêtre menteur et extorqueur de fonds, le retour du père parti aux mines, la Maladie…), contées d’un ton vif et peu farouche, à hauteur de môme, et teintées d’une violence sourde et miséreuse, celle-là même qui imprègne les jeux de guerre des enfants livrés à eux-mêmes.

Bientôt, il faudra partir, porter l’espoir de la famille et de tous les proches, prendre un aller simple pour « DestroyMishygun » l’eldorado U.S. : prenant de court, sans prévenir, Chérie se retrouve sur une terre froide et étrange : l’Amérique. Et le roman prend alors les mêmes couleurs que le très riche Americanah : le récit devient celui du déracinement.

Puisque les mots parlent d’eux-mêmes et que la plume de NoViolet Bulawayo dénude à merveille les souffrances d’un pays qui tente de panser les plaies béantes du colonialisme, je vous laisse avec ce texte, ou la plume de l’auteur prend le pas sur la verve de sa narratrice :

« Regardez-les partir par milliers, les enfants de cette terre, regardez-les qui partent par milliers. Ils n’ont rien, ils passent les frontières. Ils ont des forces, ils passent les frontières. Ils ont de l’ambition, ils passent les frontières. Ils ont de l’espoir, ils passent les frontières. Ils ont de la peine, ils passent les frontières. Tous ils s’en vont, ils courent, ils émigrent, ils délaissent, ils désertent, ils marchent, ils quittent, ils filent, ils fuient – aux quatre coins, vers des pays proches ou lointains, des pays dont ils n’ont jamais entendu parler, des pays dont ils ne savent pas prononcer le nom. Ils partent par milliers.

Quand tout s’effondre, les enfants de cette terre se sauvent et se dispersent comme les oiseaux s’échappent d’un ciel incendié. Ils fuient leur pauvre terre pour que dans des terres étrangères leur faim soit apaisée, dans des terres inconnues leurs larmes séchées, dans des terres éloignées les plaies de leur désespoir pansées, dans l’obscurité de terres curieuses leurs prières meurtries marmonnées. […] »

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