Bouquin #109 : Incendies, de Wajdi Mouawad

[Incendies ; Le sang des promesses /2 – Wajdi Mouawad – 2003]

Incendier : foutre le feu et faire table rase. Tout détruire tout renverser, marcher en soldat sur le château de cartes – advienne que pourra. C’est avec cette image totale, sans pitié, de colère et de flammes que j’ai lu puis relu Incendies : deux fois, pour que les mots s’enfoncent et me heurtent à juste dose. Deux fois la violence, deux fois la stupéfaction – et toujours ce talent qui explose et ravage tout.

109-incendies

Il a fallu me forcer la main, pourtant, pour aborder le monstre : de Mouawad, je n’avais lu jusqu’à présent que l’excellentissime Visage retrouvé : malgré mon envie, malgré vos conseils répétés, j’ai retardé sans raison ma lecture d’Incendies, un peu effrayée – le théâtre, lorsqu’il est lu, ce n’est pas trop ma came.

Tellement pas ma came que j’ai peiné un peu, à vrai dire : j’ai enfilé cette pièce-là comme un habit inconnu, vaguement attirant mais inconfortable, pas encore rodé aux plis et contours, aux attentes et habitudes de celui qui le porte. Puis je m’y suis faite, doucement. J’ai laissé mes marques, roulé ma confiance dans ce tissu de mots. J’ai me suis accordé du temps : deux lectures pour apprivoiser la bête et briser les barrières de ce format qui ébranle ma boussole.

Le second abordage fut le bon : avalé d’une traite et à la lumière de sa postface, Incendies m’a pété à la figure, et je n’ai véritablement apprécié la rhétorique et la construction de la pièce qu’avec le privilège de la prescience.

Parce que les drames les plus terribles naissent toujours du secret, voici Simon et Jeanne chez le notaire : Nawal, leur mère, est morte en muette, laissant aux jumeaux une énigme de testament. Il leur faut écarter le voile de leur naissance, partir à la recherche d’un père et d’un frère dont ils ignorent l’existence, puiser la vérité aux racines. A eux de mâcher l’indicible, à eux de rouvrir les portes closes de la grande Histoire : de cette quête-surprise aux promesses de perdition les enfants doivent revenir repus de réponses et sceller, enfin, la tombe de leur mère.

Vaste programme.

On peut compter sur Hermile Lebel, attachiant notaire aux expansivités bienvenues et à la gouaille pansement. On peut compter sur les indices, les vieilles photos, les numéros et le silence. Une enquête se profile, un chemin se trace tandis que, en écho de cette recherche éperdue, émerge la voix d’une Nawal si jeune et si amoureuse…

Dès lors les parcours se croisent, les cris se répondent, les temporalités s’entremêlent comme elles s’entraident, et de ce dialogue à la force sidérante naît un récit d’une violence inouïe, tout entier tendu vers une fin à couper le souffle. On sent l’ombre d’Œdipe, les plaintes d’Antigone, l’ironie tragique d’une généalogie bouleversée entre ces deux-là, placés sous le feu d’un non-sens sanguinaire. Les images griffent et percutent, l’absurde nous dépasse, on se dit que tout cela n’est pas réel, et pourtant : à plonger ses mains dans l’histoire de son pays, Wajdi Mouawad écrit l’horreur comme un plausible – l’éclairante postface est là pour nous le rappeler.

C’est ça aussi, la guerre : des blessures invisibles, des blessures de femme, de l’intime, des blessures à transmettre ou à exorciser. La guerre outrepasse les dates et les territoires : elle imprègne, elle s’étale, elle dirige le parcours de cet homme qui par les mots la conjure – la guerre, entre autres blessures, a donné Incendies.

Je tournerai encore volontiers autour de ce texte bouillonnant : il me faut à présent voir la pièce, visionner le film, soupeser les interprétations – j’ai très hâte de me confronter de nouveaux à ces incendies de l’enfance, d’en comprendre les reflets et les résonances.

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10 réflexions sur “Bouquin #109 : Incendies, de Wajdi Mouawad

  1. J’ai vu « Incendies » au théâtre, il y a très longtemps. Cette pièce m’a laissée un souvenir mémorable !

    Malgré tout, je n’ose pas le lire (honte à moi)… Je préfère voir les œuvres de Mouawad sur les planches. En tout cas ta chronique reflète très bien l’ambiance si particulière de cette pièce.

    Aimé par 1 personne

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