Bouquin #204 : Roissy, de Tiffany Tavernier

[Roissy – Tiffany Tavernier – 2018]
Sélectionné pour le Prix du Meilleur Roman des éditions Points

Il y a des romans de hasard. De ceux que l’on découvre par surprise, sans rien décider, à l’aventure d’une enveloppe décachetée. Je n’aurai sûrement jamais lu Roissy s’il n’avait été sélectionné pour le prix du Meilleur roman des éditions Points, auquel je participe cette année en tant que jurée – ça aussi un hasard, coup de tête heureux. Je m’y suis plongée un soir, presque par devoir… et j’ai succombé.

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Bouquin #203 : Mur Méditerranée, de Louis-Philippe Dalembert

[Mur Méditerranée – Louis-Philippe Dalembert – 2019]

Et toi, si je te dis migrant, tu penses à quel visage ? A défaut de pouvoir accueillir toute la misère du monde, et bien cachés dans l’ombre confortable de cette expression tronquée, avouons au moins nos petites hontes ordinaires et nos lâchetés d’ignorants : si je te dis migrant, c’est une figure noire, crasseuse et fatiguée que tu imagines en premier lieu, une figure de mauvais conte, avec dans les yeux sans doute un peu de folie vaguement menaçante – une figure d’homme, assurément. Le migrant universel, celui de l’imaginaire collectif, est une roche acérée, un malaise à nos petites convenances, une menace surtout, intrinsèquement masculine. Comment imaginer, d’ailleurs, qu’une femme se fourre dans un tel gourbi et qu’elle en réchappe ? Vrai : elle sont peu. Elles sont fortes, puissantes au-delà de l’imaginable. Et c’est à elle et elles seules que Louis-Philippe Dalembert ouvre la voie méditerranéenne, dans un roman épique et lumineux, une nécessité lyrique, paru cette rentrée chez Sabine Wespieser.

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Bouquin #202 : Ici n’est plus ici, de Tommy Orange

[Ici n’est plus ici – Tommy Orange – 2018 ; VF août 2019]

La rentrée littéraire me gonfle. Plus particulièrement cette année, où je n’en perçois que trop la dimension marketing – une course effrénée à la consommation de nouveautés qui s’inscrit à contre-courant de mes valeurs (de ma lenteur !!) et noie mon intérêt. Il faut lire avant les autres, toujours avoir un train d’avance, faire de belles photos pour Instagram, spéculer sur la peau de l’ours. Je ne m’y retrouve pas – et je ne suis sans doute pas la seule libraire, ni la seule lectrice, à entretenir vis-à-vis de cette période une étrange curiosité mâtinée d’angoisse (bon, il faut dire aussi que l’imminence du congé mat’ et la mégapile de rattrapage/classiques qui m’attend ne m’aide pas à calmer mon agacement…) Alors je fais le tri. Je sélectionne. Je veux des textes forts, des premiers romans imparfaits, des mots qui disent l’urgence, des maisons indépendantes et audacieuses, des collections discrètes, je veux être surprise et chamboulée, voyager loin des nombrils et des poncifs. Pour échapper au tournis, ouvrons le bal avec une nouvelle voix américaine urbaine et fulgurante, un gars qui en a sous la plume : Tommy Orange, et son très réussi (très bien traduit) Ici n’est plus ici.

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Bouquin #201 : Maggie Exton, de Zoé Shepard

[Maggie Exton – Zoé Shepard – 2019]

C’était sympa, mais je n’ai rien compris. Du moins tout juste assez pour avoir envie de finir (bazarder ?) le bouquin au plus vite – au point où j’en étais rendue dans mon gouffre d’ignorance, j’aurais d’ailleurs dû m’accorder le plaisir de sauter des pages, cela m’aurait épargné bien des heures inutiles à pester contre la construction de ce roman. Pas un mauvais roman, attention : juste terriblement mal foutu – d’autant plus que mon cerveau, en bon mouton aoûtien, a tiré les persiennes et me laisse ramer seule…

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Bouquin #200 : Partiellement nuageux, d’Antoine Choplin

[Partiellement nuageux – Antoine Choplin – 2019]

J’écris aujourd’hui la deux-centième chronique de ce coin du web – pour l’occasion, j’ai réservé une petite douceur, de ces textes très courts à lire d’une traite à faible lumière, comme une escapade poétique à demi-secrète. Cela fait du bien, de temps en temps, entre deux pavés narratifs, de grignoter un opuscule plus confidentiel, peu de pages, une respiration. Aujourd’hui donc, voyage en terres de mémoire, dans un Chili partiellement nuageux, sous la plume lumineuse et simple d’Antoine Choplin.

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Bouquin #199 : Idaho, d’Emily Ruskovich

[Idaho – Emily Ruskovich – 2017]

Malgré moi, je suis restée en Idaho. C’est comme une nausée persistante, un mauvais bourdonnement collé au crâne. Je regarde le bouquin, posé sur mon bureau, et je pense : pouah ! Détestation, fascination.

Peut-être n’était-ce pas le meilleur choix comme lecture de vacances. Peut-être n’était-ce pas non plus une brillante idée que de s’acharner sur cette sombre histoire d’infanticide et de folie lorsque l’on s’apprête soi-même à entrer en maternité. Idaho m’a plombé le moral, j’ai un mal fou à m’en défaire – c’est pourtant un roman brillant, dans son audace et sa complexité.

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Bouquin #198 : La lune s’enfuit, de Rax Rinnekangas

[La lune s’enfuit – Rax Rinnekangas – 1991]

Mot d’ordre de l’été : découvrir. Après mon tout premier (et beaucoup aimé) Saramago, j’ai enchaîné sur l’inconnu : ce minuscule bouquin pioché au pifomètre à la médiathèque et dévoré à l’aube le temps d’un court voyage en train. Le lieu de ma lecture a son importance : j’en garde le souvenir d’un mouvement limpide et irrévocable – celui qui me conduit bienheureusement vers les montagnes ; celui qui éloigne fatalement les trop jeunes héros de leur enfance…

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Bouquin #197 : Tous les noms, de José Saramago

[Tous les noms – José Saramago – 1997]

J’ai attendu les congés comme le Messie avec la délicieuse conviction que cela m’offrirait enfin le temps pour lire – et pour lire autre chose que de la nouveauté-nouvelle, parenthèse bénie entre les alléchantes parutions de printemps et la prodigieuse rentrée à venir. C’est bien là un des inconvénients d’être venue trop jeune au métier de libraire : il ne me laisse que peu d’espace pour ces petites séances de rattrapage, où je bouquine avant tout pour me faire plaisir – aussi pour aborder, enfin, de grandes plumes jusque-là ignorées. Au pifomètre de ce panthéon nécessaire et fantasmé (et par hasard d’une trouvaille de brocante !), j’ai choisi Saramago : trois jours et trois nuits de loufoqueries éclairées en compagnie d’un bien curieux personnage…

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Bouquin #196 : Les habits du plongeur abandonnés sur le rivage, de Vendela Vida

[Les habits du plongeur abandonnés sur le rivage – Vendela Vida – VF printemps 2019]

En voici un que je conseille à toutes nos clientes en quête d’une lecture « fraîche pour l’été, pas prise de tête, quelque chose de léger mais pas gnangnan, vous voyez ? » Je dis clientES à dessein : si d’ordinaire je suis plutôt réticente à l’idée de binariser la littérature à base d’a priori genrés, Les habits du plongeur […] fait à mes yeux exception : c’est un livre puissamment féminin, sororal avant tout, le regard tantôt cruel, tantôt compatissant d’une femme – l’autrice – sur les mésaventures burlesques de son héroïne – laquelle pourrait tout à fait être nous-même, puisque le texte est au « tu », et nous plonge d’emblée dans le cauchemar de la débrouille…

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