Bouquin #208 : La vallée des rubis, de Joseph Kessel

[La vallée des rubis – Joseph Kessel – 1955]

Je reviens à mes premières amours. Kessel, longtemps chéri comme un grand-père (troisième homme de ma vie, disais-je alors), lu abondamment il y a quelques années et tristement délaissé depuis, par manque de temps pour mon panthéon personnel… L’immense Kessel, sa plume de sel et de fer, ses voyages innombrables et périlleux livrés en feuilletons dans les journaux d’époque, ce regard si clairvoyant, si prompt à dresser de justes portraits, à nous faire aimer les hommes, leur bravoure, leur folie ! Dans cette folle passion, j’ai tout de même de la chance : le bonhomme fut prolifique, assez pour me faire rêver encore quelques dizaines d’années, à raison d’une évasion par ci, par là, à la lueur de mon admiration béate. Pour ce retour aux délices kesseliens, j’ai choisi la Birmanie et son ventre couleur de sang…

la vallée des rubis kessel 1955 birmanie

Comment s’amorce l’expédition ? Depuis une amitié de longue date, de ces camaraderies évidentes, aux confiances aveugles et instinctives. Alors que Kessel se repose à Paris après quelques mois passés en Afrique, un homme fait chanter la sonnette. Sur le palier, « des yeux d’un bleu intense, un visage aigu tout couvert de taches de rousseur »C’est l’ami Jean Rosenthal, « impérieux, mais avec la gentillesse la plus exquise, surexcité, mais de la façon la plus ingénue, versatile, mais dans la sincérité la plus innocente, absurdement généreux, mais avec une pudeur extrême, et fou, mais avec toutes les vertus de la logique ». L’homme est, en France, un négociant de renom dans le milieu de la joaillerie : accompagné de son fixeur Julius Schiff, il promène ce jour-ci dans la poche de son veston, comme une nonchalance, un rubis de vingt carats, du plus pur sang de pigeon.

C’est, pour Kessel, un ébahissement incroyable et fragile. Et un nouveau nom en tête, répété comme une obsession : Mogok. Destination en dehors des clous, nom de légende connu seulement des téméraires, vallée prodigieuse aux entrailles ruisselantes de pierres… Un mythe, presque un mystère, loin de tout ; des terres, dit-on, aux conditions de vie plus que primitives, sillonnées par les plus dangereux dacoïts, bandits sans foi ni loi, et infestées de rebelles…

Il faut partir ! Il faut partir absolument !

Kessel suivra donc son grand ami en Haute Birmanie, bien au-delà de Mandalay, dans ce « dédale de collines sauvages » aux mamelles fécondes – non sans nous conter, en guise de prélude, les couleurs de Bombay, ville d’escale – un chapitre délicieux, coloré, une ferveur en guenilles qui ferait aimer l’Inde au plus récalcitrant.

Ce qui suit, cœur palpitant de ce formidable voyage, est à l’avenant : avec l’acuité qu’on lui connaît, Kessel déroule, à mesure de ses rencontres et de ses apprentissages, une galerie de portraits et d’anecdotes superbes… On en apprend beaucoup, l’esprit tout écarquillé, sur l’art savant du négoce de pierres, sur la naissance de ces magnifiques cailloux, sur l’importance de la face, mélange d’honneur et d’humilité qui habite tout Birman en société… Embarqués aux côtés du plus grand, on observe un temps perdu, vaguement nostalgique, une humanité romancée et profonde, presque mystique.

Tu m’en vois donc toute exaltée – pouvait-il en être autrement ?

Et quel délice de penser que plusieurs Kessel m’attendent encore dans ma bibliothèque, pour les années à venir…

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