Bouquin #205 : Un monde sans rivage, de Hélène Gaudy

[Un monde sans rivage – Hélène Gaudy – 2019]

A la faveur d’une image aux faux airs de Jules Verne, se laisser emporter, filer droit vers le Nord, n’y trouver qu’un monde sans rivage et s’y perdre…

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Puisque cela commence ainsi, au fond, pour nous aussi, lecteurs : depuis la couverture. « Parfois, une image rompt l’accord tacite passé avec toutes les autres – les voir comme des surfaces, comme des souvenirs, accepter que ce qu’elles montrent n’ait plus d’existence que dans un cadre de verre ou de papier. Il arrive que l’une d’elles brise l’habitude qu’ont prise nos yeux, pour leur repos, pour leur tranquillité, de s’habituer à toutes, de n’en saisir aucune. Parfois, on s’arrête. Pour regarder. » Et n’est-elle pas fascinante, cette photo grainée, hors du temps, qui s’affiche soudain sous nos mirettes de conquérants ? Cette photo, c’est le commencement. La terre vierge. L’aveu d’un échec et d’une abnégation.

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Le ballon échoué photographié par Nils Strindberg, 1897.

Une masse échouée, sombre, monstre à l’agonie qui frappe l’œil et questionne. A ses côtés, deux ridicules silhouettes aux costumes que l’on devine bien coupés – dresseurs impotents face au fauve qui jamais plus ne rugira. Tout autour : ciel et terre délayés dans un blanc infini et sans relief – mais où sommes-nous donc, dans quel cauchemar ouaté et silencieux ?

Quelque part, à l’orée du grand Nord, en 1897. Les deux âmes du cliché sont en réalité trois : on oublie souvent, à l’ère du selfie et des retardateurs, l’homme derrière la machine, sa patience immobile, ses doigts gelés par la pose. Nils Strindberg, le photographe, a vingt-cinq ans. Dans toute la fougue de sa jeunesse, et puisque l’ère est aux expéditions audacieuses, souvent farfelues et abondamment financées par les magnats en quête de notoriété, il s’est engagé auprès de l’explorateur Salomon August Andrée, en compagnie d’un troisième larron dont nous ne saurons que peu, Knut Fraenkel. Les trois se sont donné quelques mois – le temps d’un été – pour rejoindre le Pôle Nord… en ballon.

Leurs corps seront retrouvés en 1930 par le jeune Olav Salen, engagé sur le Bratvaag, à la faveur d’une exceptionnelle fonte des glaces. Ils reposent, ainsi que leurs effets personnels, sur la mythique île Blanche, Kvitøya, une immense carapace de glace, une merveille, une gifle.

Comme autant d’éclats métalliques sous le soleil cru du Svalbard, voilà que surgit soudain tout un attirail, fatras d’objets que l’on exhume à coups de pelle. Il y a là une histoire à reconstruire, des réponses, sans doute, à un mystère vieux de trente-trois ans. Et des images à révéler, depuis leurs pellicules miraculeusement intactes sous leurs protections de cuivre.

Tout part donc de ces instantanés aux poses tenues et travaillées, de cette volonté qu’eurent trois fous à montrer au monde la bonne humeur de leur entreprise. C’est, au moins, l’ébauche d’un récit troué, jeté en pâture à qui voudra bien s’émerveiller, des décennies ou des siècles plus tard, de ce monde encore vierge et de ses hardis découvreurs. Aux historiens de reconstituer alors, avec toute la minutie offerte par les reliques de glace, le périple raté des trois compères ; aux écrivains d’y ajouter de l’épaisseur, de l’incarné, de la poésie.

Hélène Gaudy sublime l’exercice, par l’entremise d’un texte envoûtant, morcelé par les suppositions et les impressions intimes. Son monde sans rivage est une fascination, un récit passionnant, impossible à lâcher, et que l’on lit pourtant en allers-retours, pour le plaisir d’y relever mille et un passages – cela faisait bien longtemps que je n’avais autant souligné de lignes et corné de pages dans un bouquin (criminel pour certains, mais en ce qui me concerne, un livre mâchouillé de toutes ces preuves d’amour est un objet précieux).

Assurément l’un des plus gros coups de cœur de ma (toute petite) rentrée littéraire !!!

« A peine un engin volant s’est-il écrasé qu’un autre prend le relais, nouveau maillon de la chaîne qui peu à peu quitte la terre. Longtemps, on a eu le nez dans le paysage, on en était une part minuscule, enfouie, aveugle, on ne l’appelait même pas paysage, cette nature qu’on sentait avant de la voir – l’hostilité de la chaleur et du froid, les cultures à discipliner à la force des bras, le noir de la forêt dont on faisait les contes.

Pour la changer en paysage, il a fallu prendre de la distance, celle que donnent la peinture comme la cartographie, appeler sublimes les lieux qu’on n’avait pas encore apprivoisés, les pôles, les mers, les montagnes acérées, classifier le monde et pour cela s’élever, toujours, dans des ballons, dans des avions, un jour dans des stations spatiales. Tenant ferme la chaîne, on a pris de la hauteur, on s’est extraits du vert, du bleu, du profond de la terre, on a mis de l’ordre, on s’est dissociés, on a appris à nommes les pays et les plaines, les océans et jusqu’aux glaces lointaines, à faire tenir l’étendue la plus hostile dans le creux de la main, jusqu’à ce que ce vert, ce bleu, ce profond de la terre, ne soient plus que souvenirs, objets perdus. »

« […] il faudrait fermer les yeux pendant des années, des siècles, jusqu’à ce que le monde se repose de notre regard, que les lieux redeviennent des mythes qui revivraient en nous à l’état de souvenirs ou d’illusions possibles, jusqu’à ce qu’on ne soit plus sûrs qu’ils ont existé. »

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