Bouquin #204 : Roissy, de Tiffany Tavernier

[Roissy – Tiffany Tavernier – 2018]
Sélectionné pour le Prix du Meilleur Roman des éditions Points

Il y a des romans de hasard. De ceux que l’on découvre par surprise, sans rien décider, à l’aventure d’une enveloppe décachetée. Je n’aurai sûrement jamais lu Roissy s’il n’avait été sélectionné pour le prix du Meilleur roman des éditions Points, auquel je participe cette année en tant que jurée – ça aussi un hasard, coup de tête heureux. Je m’y suis plongée un soir, presque par devoir… et j’ai succombé.

roissy tiffany tavernier

Vrai : ce roman m’a entièrement captivée, jusqu’à en rêver la nuit. C’est avant tout une ambiance que, faute de mieux, je nommerai particulière : un lieu de passage aux tentacules infinies, ville-monde aux corps pressés, une fourmilière où personne ne s’attarde, hormis les hommes-rouages qui la composent. Et quelques âmes perdues, une centaine en tout, qui habitent à la débrouille cette zone pensée pour le trafic et dont jamais il ne franchiront les murs ni ne décolleront. Parmi la flotte indécelable de ces vagabonds sans ailes, il y a elle, je : enveloppe sans mémoire ni identité, elle a échoué à Roissy il y a huit mois, mais ne sait ni comment, ni pourquoi.

Elle est curieuse, magnétique. Apprêtée pour se fondre dans la masse des voyageurs, reine du système D et étrangement recluse en un lieu opaque aux souvenirs. Nous la suivons, pas vif dans le dédale, actrice d’un quotidien sans cesse réinventé. Aux passants qui l’abordent, elle dit partir à Dakar, Stockholm, Tokyo, se pare de mille noms et projets. Le soir tombé, elle dort sur un carré de moquette ou dans une enfilade de bancs, parfois au sous-sol avec Vlad, ce yougoslave taiseux qui lui apprend l’anglais et la caresse trop brutalement.

On l’aperçoit souvent dans le hall des arrivées du terminal 2E, à attendre l’AF 447 Rio-Paris. En hommage aux abîmés en mer, pense-t-elle, sans trop comprendre pourquoi. Chaque jour, au même endroit, un bel homme, digne et seul, patiente lui aussi. Il s’appelle Luc. Pour lui, elle sera Anna, prénom inventé à la sauvette, et partagera son drame.

Tout s’accélère à mesure du mensonge, dans un monde toujours plus flou, strié ça et là par des bribes de souvenirs. Luc et son cœur dévasté ont ébréché sans le vouloir la maigre mémoire d’ « Anna », et le traumatisme ressurgit par fragments. Il est question d’un puits. D’une voiture projetée dans les airs. Du clac que font les corps lorsqu’ils se heurtent aux pierres et aux troncs.

Nous n’en saurons pas tellement plus. Qu’importe, car ce qui compte avant tout, c’est ce chemin orageux dans les tréfonds de la mémoire, à mesure que la chair se défait de Roissy et trouve refuge ailleurs. Elle est un personnage magnifique, percluse de douleur, absente à elle-même et d’autant plus puissante dans l’écrit. On s’attache à cette femme perdue, à ce lieu mouvant et à tous ceux qui l’habitent – Vlad l’obscur, Josias l’amoureux, Lucien le bienveillant, Liam l’illuminé… Roissy m’a poursuivie jusque tard dans la nuit, je l’ai dévoré avec fascination, pour son atmosphère, pour elle surtout.

Une très belle et très touchante découverte.

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