Bouquin #196 : Les habits du plongeur abandonnés sur le rivage, de Vendela Vida

[Les habits du plongeur abandonnés sur le rivage – Vendela Vida – VF printemps 2019]

En voici un que je conseille à toutes nos clientes en quête d’une lecture « fraîche pour l’été, pas prise de tête, quelque chose de léger mais pas gnangnan, vous voyez ? » Je dis clientES à dessein : si d’ordinaire je suis plutôt réticente à l’idée de binariser la littérature à base d’a priori genrés, Les habits du plongeur […] fait à mes yeux exception : c’est un livre puissamment féminin, sororal avant tout, le regard tantôt cruel, tantôt compatissant d’une femme – l’autrice – sur les mésaventures burlesques de son héroïne – laquelle pourrait tout à fait être nous-même, puisque le texte est au « tu », et nous plonge d’emblée dans le cauchemar de la débrouille…

les habits du plongeur vendela vida avis critique

Tu arrives donc à Casablanca, après de longues heures de vol depuis Miami, durant lesquelles tu as beaucoup ruminé, pas tellement dormi. Tu descends dans un hôtel ni trop naze ni trop cher, avec la ferme intention de suivre, dès le lendemain, les instructions de ton guide de voyage : « la première chose à faire en arrivant à Casablanca, c’est de quitter Casablanca ». Tu patientes au comptoir, on va bientôt te donner la clef de ta chambre. Ta valise est à tes pieds. Et ton sac à dos noir ? Merde, où est passé ton sac à dos noir ? Tu l’avais pourtant laissé là, à côté de la valise, à portée de main. Tu fais le compte. Tes papiers. Tes cartes de crédit. Les minces reliefs de ton identité.

Volatilisés.

Ou plutôt, bel et bien volés.

C’est la panique, évidemment. Tu es seule, sans aide, sans argent, dans un pays qui te semble de plus en plus étrange, de plus en plus hostile – personne ne semble prendre ton problème au sérieux (les vols, comprenez bien madame, c’est le pain quotidien des touristes comme vous), sauf peut-être ce commissaire zélé, très fier de ses effets, qui t’annonce bien promptement avoir résolu l’affaire : on a retrouvé un sac à dos noir qui pourrait être le tien, et il t’attend, garni, au poste de police.

Problème : ce sac d’une banalité anonyme n’est pas le tien.

Mais ses poches dévoilent deux cartes de crédit probablement bien remplies, alors…

Tu acceptes le sac, avec force effusions. Il appartient à une certaine Sabine Alyse – tiens, c’est curieux, tu te trouves soudainement une ressemblance avec la photo de son passeport ! Et puis qu’importe, après tout : cette Sabine-là a sans doute assez de flouze pour sauver la fin de ton séjour. Tu jures que tu te rendras au consulat dans les jours qui viennent, afin de tirer un trait sur ce malentendu. En attendant, tu t’offres un répit bien mérité, dans un hôtel haut de gamme, loin du chaos des heures passées.

Ta visite au consulat est un fiasco administratif. Tu es coincée. Tu t’enfonces inévitablement dans une spirale de mensonges et de contre-vérités, à mesure que ton identité se brouille…

Tu lâches prise. Et il t’arrive des trucs de dingue. Tu es multiple. Tu es unique. Tu n’as jamais eu de nom, tu t’en inventes des milliers. Tu oublies la femme d’avant, celle qui a pris l’avion pour échapper à ses blessures. Tu te révèles à la lectrice, tu es un peu d’elle, elle est un peu de toi. Tu parles de la maternité. Tu parles de cette sororité dévorante qui t’a poussée à bout. Tu balances le tout pêle-mêle, à mesure que les regards des autres te façonnent, au fil de ta renaissance et de tes dépassements. Tu croyais être l’héroïne d’un roman léger, tu croyais pouvoir te fier à cette couverture bleu piscine : tu ris beaucoup, tu oses enfin, tu nous entraînes dans un tourbillon où nous ne faisons plus qu’un, dans la fantaisie comme dans le drame. Tu es une femme perdue, tu es une femme puissante.

Et nous cheminons ensemble dans ce roman fou et libre, nous l’abreuvons de nos larmes de rire, de peine, de fatigue et de grand-n’importe-quoi, tu nous dévoile et tu nous reflètes, héroïne idéale, parce que bancale et inachevée, comme nous toutes.

Tu donnes envie de vider tous nos comptes, de brûler nos papiers, de mentir innocemment et de carburer à la pina colada tout l’été…

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