Bouquin #194 : Le grand silence, de Jennifer Haigh

[Le grand silence – Jennifer Haigh – 2011, VF 2019]

Je ne connais pas grand chose à l’esprit de famille. Pour des raisons qui toujours se dérobent, une froideur aux racines bien antérieures à ma naissance, j’éprouve face aux noms de ma généalogie une empathie tout juste courtoise, distendue par défaut – ou par dépit. Je me souviens de quelques curieux rassemblements pour les fêtes, d’accolades données aux rares enterrements. De visages qui un temps me furent très chers, mais jamais d’un clan.

Je ne connais pas grand chose non plus à la religion, sinon la vague jalousie d’une enfance en pays pieux mais en dehors des codes, quand tant de mes ami.e.s souscrivaient à un catéchisme régulier et à l’inévitable communion, puis, plus tard, me racontaient parfois leurs souvenirs de camps scouts et de pèlerinages.

Famille et église, deux versants d’un même sentiment d’appartenance qui me reste étranger et dont l’absence à sans doute contribué à façonner mon rapport à la communauté : une admiration envieuse, depuis la marge. On se remet aisément de ces manques, une fois apprivoisés, mais je me suis tout de même longtemps tenue à distance, involontairement, des livres me rappelant à ce vide, et les grandes aventures familiales et amicales, en littérature, ne sont pas vraiment ma tasse de thé. J’ai osé l’écart, par hasard (parce que le sujet m’intéressait, parce que Gallmeister ne me déçoit jamais) avec Le grand silence. Ce fut une lecture remarquable et je t’en parle, une fois encore, à hauteur d’intime et dans le désordre.

194 le grand silence

Je venais y chercher quelque chose de beaucoup plus scandaleux, de politique peut-être, une intrigue à la Spotlight, courant de stupéfaction en révélations. Les premières pages donnent pourtant le ton : c’est dans les non-dits, dans les souvenirs effacés et les oublis volontaires que se jouera l’action. Le « grand silence » n’est que celui des vivants qui ont jeté l’éponge face à leurs propres salissures, rompant les liens, si besoin, pour ne pas avoir à combattre.

« Voici une histoire que ma mère ne m’a jamais racontée », commence Sheila, cadette d’une fratrie recomposée, coincée entre un grand frère étonnamment sage et un petit trublion trop impulsif. Cette histoire est celle du grand frère en question, Arthur « Art » Breen, né en 1951 d’une première liaison qu’eut leur mère avec un homme aimant mais empêtré de dettes, trop tôt disparu du frêle foyer familial. Pour tenter de comprendre ce premier fils résigné et mutique, pour le défendre (par amour ? par loyauté ?) quand tant d’autres lui tournent le dos, Sheila seule plonge son âme dans le cambouis d’une famille blessée, unie pour les apparences, par nécessité pavillonnaire et dominicale.

Nous sommes à Boston, en 2002. Arthur Breen, l’aîné étrange entré trop tôt en prêtrise (« ça aide, d’être un enfant et de ne pas très bien comprendre ce que l’on perd »), est comme tant d’autres accusé d’agression sexuelle sur mineur. Les révélations du Globe ont déclenché une hécatombe : sans preuve aucune, mais par volonté affichée de faire le ménage, l’église révoque ses moutons noirs. Muet d’incompréhension, Art rend son chasuble et retourne à la vie civile, dans un anonymat seulement troublé par les lourds regards de ses nouveaux voisins et leurs sentences à peine murmurées.

Chez les Breen désunis, on s’interroge, chacun pour soi : d’où est né le mal – le malheur – qui accable et pourrit ce frère, ce fils, cet inconnu étrangement détaché du monde ? Est-il d’ailleurs seulement coupable ? Et qui est cette Kath Conlon, vipère accusatrice aux origines d’une bien pitoyable affaire ?

Plus que la colère, c’est la honte qui germe, à pas feutrés, chez le jeune frère Mike et sa mère, témoins impuissants et embarrassés de leurs convenances, forcés, par une idiote fidélité de façade, à tenir tête haute aux épouses, aux amis, aux cousins, aux voisins – qui en s’enfermant dans le mensonge, qui en tirant les rideaux. Sheila, elle, n’a de comptes à rendre à personne : elle seule peut assumer la narration, a posteriori de ces mois d’enfer, dans une volonté objective et entêtée de boucler l’enquête, d’en finir enfin avec la chienlit et les larmes ravalées.

Et nous, lecteurs pendus à nos propres attaches familiales, suivons cœur battant les distorsions d’une famille anéantie par l’absence de liens et les suspicions de tout un chacun. Avec, parfois, des sursauts de tendresse apaisée, un semblant de front fièrement érigé contre la discorde, de ces choses qui résonnent en moi tandis que je me demande, par catharsis et poussée par une bien trop ancienne colère, ce que donnerait un tel scandale au sein de ma propre famille et ce qu’il y a de bon, décidément – que l’on m’explique ! – à vouloir toujours taire le secret.

J’ai lu Le grand silence comme le portrait d’une communauté rongée mais résiliente, ni plus ni moins éclatée par la diversité des douleurs, des envies et des trajectoires. Nous sommes individus avant d’être membres, nous sommes uniques avant de faire corps – ce que je comprenais en creux de mes déceptions communautaires et enfantines, Jennifer Haigh me l’a rendu visible, d’une plume sensible, précise, tolérante et pensée pour l’entre-lignes.

Le grand silence, au fond, ne parle que d’amour, celui que l’on dit avec peine et que l’on cache aux vivants. C’est, assurément, un très très bon roman.

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