Bouquin #192 : Au bord de la Sandá, de Gyrðir Elíasson

[Au bord de la Sandá – Gyrðir Elíasson – 2007, trad. 2019]

Il y a quelques mois, La Peuplade avait renversé mon cœur avec l’inoubliable Nirliit, splendeur nordique pour laquelle je t’engage vivement à prendre ton billet – voyage rugueux, tape-cul, d’une violence et d’une lumière absolue. A peine moins au Nord, mais plus au calme, plus isolée cette fois, me voilà de retour dans le giron de la maison, qui publie cet hiver un roman splendide en terre de lave, au bord de la rivière Sandá…

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C’est, rebelote, une merveille. D’une générosité et d’une simplicité pures, d’un tact infini. Un grand texte de cent-quarante petites pages, lu tout doucement, avec parcimonie presque, comme un bonheur quotidien sur cinq kilomètres de bus – deux doses par jour, aller-retour. De ce genre de moments magiques que l’on étire et que l’on économise, un baume livré menu et jalousement préservé.

Et cette envie exaltée, à présent, d’offrir le voyage à tout un chacun, de confier à vos bons soins la respectable solitude de ce vieux type un peu étrange, que l’on aperçoit parfois non loin de la Sandá avec son coffret d’aquarelles, main levée sur la feuille blanche, dans l’attente d’un surgissement. Plus que la puissante nature, plus que les légendes ancestrales et leur cortège de fantômes, c’est lui, lui seul que je me réjouissais de retrouver, à sauts de puce minutieusement comptés, en ouvrant pour quelques instants les pages de sa profonde mélancolie. Faut croire qu’il m’a vraiment touchée, le bonhomme, avec ses mots du quotidien, du temps qui passe et des rêves inachevés.

Il a installé ses caravanes non loin de la rivière, dans un camping banal et gai, un lieu de barbecues et de grosses bagnoles où l’on ne passe qu’un temps, celui du repos estival. Il ne salue pas grand monde, sinon de loin, et s’enferme pour peindre les arbres – obsession pour ce sujet d’étude aux vérités impossibles à cerner. Il lit : la vie de Chagall, les lettres de Van Gogh à son frère ; il rêve : à cette femme en imper rouge croisée comme une apparition sous la futaie, au jour divin où naîtra de ses encres un tableau idéal.

Mais chaque esquisse est un aveu d’échec, chaque page une souillure, une colère lasse. Il se croit peintre raté, biffe à grands traits la plus timide des ébauches et pose sur la nature prodigieuse un regard toujours neuf, ébloui comme un enfant. Toujours recommencer.

J’ai été très émue par la foi naïve de ce gars cabossé, par ses mots simples et d’une puissance pourtant étonnante – par son humour aussi, pince-sans-rire et tout à fait subtil, comme une délicate attention portée aux oreilles du lecteur confident. J’ai eu envie de le consoler, de lui demander conseil, de l’observer de loin et de veiller à sa porte. Il m’a fait me sentir toute petite dans mes propres questionnements, il a offert un miroir à mes envies de solitude, et je garde comme un trésor la sensation qu’il sera toujours là, à portée de souvenir et à hauteur de bibliothèque, ami silencieux en qui trouver du réconfort et de la grandeur.

Au bord de la Sandá m’a ravie.

J’espère très fort qu’il te ravira aussi.

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