Bouquin #190 : Né d’aucune femme, de Franck Bouysse

[Né d’aucune femme – Franck Bouysse – 2019]

Il faut tout de même que je te parle de Rose. C’est important, surtout maintenant, pour qu’un caractère libre chasse de cet espace la nuque baissée de mon précédent billet. Rose m’obsède, à sa manière – une présence douce et opiniâtre. Je l’ai connue il y a quelques semaines et je ne sais toujours pas comment te la présenter, tant elle m’impressionne. C’est une sacré gamine, Rose. Une héroïne sauvage, une lumière.

190 Né d'aucune femme

Elle est l’aînée de quatre drôlesses, enfantées dans l’inquiétude d’une famille paysanne, sans doute pendant l’entre-deux guerres, ou peut-être juste avant. Une fille à la maison, ça ne sert pas à grand chose : on la cède comme un fardeau à un riche propriétaire du coin, contre une modeste bourse remise au père tout honteux. Rose s’en va travailler chez le Maître de Forge, dans un château austère aux secrets bien gardés. Elle cuisine, lave, courbe les épaules. Le soir venu, Barbe Bleue l’attend dans sa chambrette. Elle fait ce qu’il y a à faire, le corps meurtri et l’âme déjà ailleurs.

Le lieu renferme une immense violence et sans doute quelques sales secrets derrière les portes toujours closes. Le dialogue y est rudimentaire, glacial, sinon inexistant. La mère du Maître veille cruellement à l’obéissance de sa captive. Il s’agit de faire germer une descendance dans le jeune ventre de Rose. Les assauts de l’ogre se multiplient.

Jusqu’au jour où… Je ne te dirai rien de plus, ce serait gâcher les espoirs et la farouche liberté de Rose à l’encontre de son malheur. Elle a du cran, la gamine : elle va de l’avant, finit sous d’autres camisoles avec la même rage de vivre puis, au-delà de ses jours tristes, se met à écrire : deux cahiers qui seront lus, bien des années plus tard, par un curé de village dépêché au chevet d’une morte.

Voilà donc comment je suis entrée dans l’œuvre d’un écrivain que mes collègues (et mes clients, mes amis, la blogo, la critique) me conseillent depuis des mois : une chute ahurissante, brutale, comme l’on se fracasse sur une terre gelée. C’est une rencontre dont je ne me remets pas, qui m’habite désormais, à mi-chemin entre les souvenirs enluminés d’un conte et les frissons d’un cauchemar. Je valide l’opinion générale : Franck Bouysse est un grand, vraiment. Une plume assurément magnifique, avec cette précision à nommer la nature et l’angle des pierres, avec cette recherche si personnelle d’un parler simple et rugueux. Et cette maîtrise parfaite du suspense, jusqu’à la dernière ligne où les liens se dénouent, où l’on s’écrie enfin : mais oui !!!, avec cette sensation délicieuse d’avoir tourné et retourné entre les mains d’un conteur aguerri à l’attente et aux non-dits, presque facétieux malgré l’âpreté de son sujet.

Encore que. Né d’aucune femme est certes un roman noir, mais il n’a rien de sombre. Parce qu’on y croise l’amour (ô, Edmond !) et surtout grâce à Rose, à son intelligence et à ses sens alertes. J’y reviens encore : Rose. Elle ne me quitte pas. Elle me bouscule.

Elle brûle dans mon dos, à jamais puissante.

15 réflexions sur “Bouquin #190 : Né d’aucune femme, de Franck Bouysse

  1. Ta chronique est magnifique. Je suis moi aussi tombée sous le charme de Rose. J’ai été complètement envoûtée par l’histoire et par le style de l’auteur. Faisant partie du jury du prix Elle, j’espère de toutes mes forces que ce livre remportera la palme.

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