Bouquin #180 : Le cœur converti, de Stefan Hertmans (#RL2018)

[Le cœur converti – Stefan Hertmans – 2016, VF 2018]

Enfin, ranger laine et aiguilles et voler quelque temps à mes travaux d’hiver pour te parler littérature. Grande et belle littérature, si tant est que ces deux cousins poncifs, et mochement sectaires soient à la hauteur du bouquin dont je m’apprête à faire l’éloge, mais pour lequel, une fois encore, je ne trouve que des mots banals – stupéfaction qui me saisit au devant de ce Cœur converti, autour duquel je tourne, bouche bée, depuis trois semaines, mâchant et remâchant mes phrases abruties et vaines. Donc je vais te dire, en premier, ceci : c’était GÉNIAL. C’était PRÉCIEUX. Et je vais tenter de t’expliquer pourquoi…

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Mais par où commencer ? Le présent d’aujourd’hui ou celui d’il y a mille ans ? D’où part le lien qui lie les deux époques ? Peut-être des pierres séculaires de ce petit village provençal, Monieux, cigales et rues tortueuses, au matin d’un printemps. Le lien, c’est cette première scène depuis une fenêtre, où un regard contemporain – celui de l’auteur – rencontre l’errance de deux personnages aux corps abîmés – Vigdis Adélaïs et David Todros, amants maudits du XIe siècle. Ils approchent, hagards et inquiets. Elle a dix-huit ans, de longs cheveux blonds et un ventre rond. Sa cheville souffre, bleue et enflée. Lui avance penché sur un bâton de bois, aide sa compagne à franchir les obstacles. C’est un mirage par-delà le temps, deux silhouettes de légende dont on retrouve les noms et les trajectoires quelque part dans les histoires du coin et dans les archives parcheminées, et à propos de qui l’on murmure le mot trésor

Stefan Hertmans s’est installé à Monieux en 1994, par le hasard bienheureux et aveugle d’un coup de foudre pour une maison. Il entend ces on-dit, modeste attraction locale, le bruit qu’un trésor reposerait quelque part dans la roche non loin du village. Puis un voisin lui présente un article de l’historien Norman Golb concernant un document retrouvé à la guenizah du Caire, dans lequel il est fait mention d’une prosélyte ayant épousé un juif en 1090, pour fuir ensuite à ses côtés dans le village de MNYW, lequel subira, six ans plus tard, un pogrom aussi soudain qu’effroyable.

L’histoire infuse.

Les personnages prennent corps. La prosélyte, jamais nommée dans les écrits d’époque, attire l’attention. Stefan Hertmans la baptise Vigdis Adélaïs à l’aube de son existence tragique. Ce sera ensuite Sarah Hamoutal, mais n’allons pas trop vite : il faut d’abord conter les jeunes années de cette femme exceptionnelle, retracer son destin à la faible lumière de ce que les documents dévoilent, s’attacher à rendre hommage faute de pouvoir rendre justice. Vigdis Adélaïs est une fille de bonne famille, une normande de haut sang, d’ascendance viking, chrétienne bien comme il faut et de toute évidence promise à un preux chevalier. Une destinée placide, heureuse et riche. Mais il y a ce regard noir, toujours soutenu, qu’elle croise à la dérobée au cours de ses promenades. Un bel homme : David Todros, jeune étudiant à la yeshiva de Rouen. On peut supposer que le désir naît de l’interdit qui les sépare et qui sera bientôt franchi : geste impensable et fou, Vigdis Adelaïs prend la fuite aux côtés de cet homme qui prie un autre dieu. Ils quittent Rouen pour Narbonne, ça fait une sacrée trotte, par tous les chemins la mort les guette et derrière eux cavalent les frères de Vigdis, férocement lancés à sa poursuite.

Mais l’amour rend fou et courageux, on le sait. Et les deux jeunes gens atteignent Narbonne sains et saufs : la coupe de verre est piétinée, Vigdis s’immerge dans le mikvé et devient Sarah – David la nommera, rien que pour lui, Hamoutal, chaleur de la rosée. Par sécurité, les mariés rejoignent MNYW – donc Monieux, selon la thèse de Golb – et s’y installent, heureux.

L’histoire aurait pu s’arrêter là tant elle s’avère déjà extraordinaire et risquée. Arrive cependant cette funeste année 1095 et le concile de Clermont. On rugit Deus lo volt aux pieds du tout puissant pape Urbain II. C’est une furie collective, une soif de sang juif et maure, la promesse d’une place au paradis, croisade, djihad, aux armes ! Bientôt, trop vite, les enragés prennent route. Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, part pour l’Italie. Sur son chemin, Monieux…

L’enfer. La violence, partout, femmes déchirées par les croisés, enfants abattus pour le plaisir, synagogue brûlée. David Todros meurt cette nuit-là. On sauve ce que l’on peut parmi les tefillins et les rouleaux de prière, cachés quelque part dans la roche : le fameux trésor de Monieux naît de cette nuit d’horreur.

Vigdis parvient à fuir, hagarde et à jamais perdue.

Elle ira jusqu’en Égypte, reviendra sur ses pas, cherchera partout les contours de ses enfants enlevés par les croisés. Stefan Hertmans suit cette trace ténue, à peine esquissée par les documents retrouvés, selon ce que l’on sait de cette époque barbare et de ses bouleversements géopolitiques. Fidèle à l’Histoire et à ce que dicte le cœur : cette foi tenace qui animera Vigdis, Hamoutal, qu’importent noms et dieux, jusqu’à la folie.

C’est passionnant. Précis, érudit, sensible. Rarement une héroïne ne m’a bouleversée avec autant de force – je n’ai vécu, l’espace de quelques jours, que pour Vigdis, son amour grandiose et son existence tragique. J’ai senti l’exil du fond de mon ventre, l’appétit hélas insatiable d’une Méditerranée qui avale les errances, la douleur d’une Europe morcelée. Évidemment, j’ai pleuré, j’ai tremblé, j’ai fini sur les rotules avec l’envie de tout recommencer, de garder près de moi cette Vigdis du fond des âges et sa fureur de vivre.

Bref.

Je vais m’arrêter là.

Je te laisse le soin de découvrir ce livre indispensable, incontournable.

Avec un « petit » mot enamouré qui en rajoute une couche :

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