Bouquin #177 : Ásta, de Jón Kalman Stefansson (#RL2018)

[Ásta – Jón Kalman Stefansson – 2017, trad. par Eric Boury : 2018]

Ne pas avoir aimé Ásta, comment est-ce possible ? Ne devrais-je d’ailleurs pas me taire, quand je lis partout, j’entends partout cette gloire à la plume splendide de Jón Kalman Stefansson, quand je vois partout les mêmes yeux devenir brillants et le même sourire béat éclore à l’évocation de son nom ? Pour la première fois dans la toute petite histoire de ce blog, et bien étrangement, il me coûte de rédiger ce billet à contresens de l’élégie universelle. Mais il faut bien le dire : Stefansson m’a ennuyée. Stefansson m’a agacée. Stefansson m’a coûté quelques soupirs et une paire de rames pour affronter ses pages…

asta stefansson critique

En réalité, ça commençait vraiment bien : une narration louvoyante et incomplète, parti-pris d’un narrateur qui semble construire son histoire à mesure que les souvenirs affluent, d’abord en grappes, puis à travers les mots des autres – lettres enflammées et élégantes, parfois même heureuses, que laisse Ásta à ceux qui, plus tard, tenterons de la définir… Ásta, sa fougue et ses reflets troubles, Ásta et sa bouche en larme brûlante qui rend fou : moi aussi, je tombe amoureuse de cette petite chose tenace qui traverse le récit comme un coup de griffes, avec son passé déchiré et sa volonté d’être au monde.
C’est elle, d’ailleurs, qui porte ma lecture et m’empêche de lâcher : la fascination qui me tient envers cette personne de feu, intimement libre et offerte comme une rose – quelle femme superbe, et quel superbe portrait !

Mais il faut conter, aussi, le passé d’Ásta. Chercher la faille avant qu’elle ne fasse jour, auprès de ce couple fusionnel et voué à l’échec : Sigvaldi et Helga, mauvais père et mauvaise mère. Sigvaldi tombe d’une échelle, sa vie défile en vignettes décousues – une vie en quête de bonheur et sitôt ce mot prononcé, « bonheur » comme un lieu de pèlerinage… tout se gâte.

On le cherche, le bonheur, et plus on peine à s’en approcher, plus on se lamente sur cette quête infinie : on le cherche, le bonheur, et on le dit. Tout le temps. A chaque page. Et sur toutes les modalités. On questionne le bonheur, on questionne le lieu du bonheur, on questionne la temporalité du bonheur, sa couleur et son goût et le pourquoi du comment il nous échappe mais stoooooop, bon dieu, stop ! Où s’est cachée cette écriture si repliée, si poétique que l’on m’avait promise ? Pourquoi ce flot bavard et hors d’haleine, qui postule à outrance, expose l’intime sous ses moindres angles, ne laisse aucune place au non-dit de la quête de soi ? Ásta, encore, sait quelquefois trouver quelques espaces secrets où distiller ses peines, mais dès que Sigvaldi entre dans le champ, tout est saturé de mots – ni beaux, ni fins – jusqu’au ridicule de phrases qui semblent avoir été conçues à l’emporte-pièce, questions posées et remâchées, alors qu’il aurait été tellement plus juste de laisser le sens éclore de lui-même…

J’y ai perdu mon équilibre, lassée, notant ça et là de belles pages sur l’Islande et ses mues, soulagée à l’approche d’Arni le silencieux et poursuivie malgré moi par Ásta, qui (dans mes souvenirs flétrissant bien trop vite) ne s’embarrasse pas de ces mille-et-une interrogations ou plutôt, les exprime à un stade raisonnable, pré-indigestion.

Et donc… je laisse Stefansson aux lecteurs qui sauront certainement apprécier sa plume unique et sensible, mais certainement pas faite pour mes impatiences et mon amour des choses tues.

11 réflexions sur “Bouquin #177 : Ásta, de Jón Kalman Stefansson (#RL2018)

  1. Je suis de ceux/celles qui ont les yeux qui brillent à l’évocation de Stefansson ❤

    Mais je comprends les réticences et les bémols dont tu parles! J’ai toujours »peur » de recommander cet auteur qui est si spécial.

    Mon livre préféré reste La tristesse des anges.

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  2. J’ai eu quelques réticences également. Lu dans le cadre comme jurée d’un prix, donc pas choisi, je ne regrette pas malgré tout ma lecture car je ne connaissais pas du tout l’auteur et je dois avouer que j’ai fait une belle découverte….. Il y a de magnifiques passages sur l’Islande, sur le rapport de l’homme à la nature etc…. mais moi j’ai été frustrée du manque d’approfondissement des personnages : ils arrivent, ils disparaissent sans trop d’explication par exemple. Le livre se nomme Asta mais j’ai pensé qu’il aurait pu s’appeler Sigalvi…. Le récit part dans beaucoup de directions, on ne sait plus trop où on en est parfois. Mais je tenterai une autre lecture de cet auteur pour me faire une idée plus précise.

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  3. J’adore la plume de cet auteur et je fais aussi partie de celles et ceux dont les yeux brillent à la seule évocation de son nom 😉 Mais, je comprends aussi ton ressenti car je sais que cette plume ne peut pas plaire à tout le monde (comme tant d’autres plumes d’ailleurs) ! Et, ton avis est plus qu’intéressant à lire en tout cas !

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  4. J’ai adoré les deux romans que j’ai lu de cet auteur, Entre ciel et terre et D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds, merveilleusement traduits par Éric Boury. Je vais bientôt lire Åsta, je vais voir s’il me plaît autant !

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