Bouquin #176 : Terres fauves, de Patrice Gain (#RL2018)

[Terres fauves – Patrice Gain – 2018]

Ô bien aimés romans sur la nature et les hommes, leur fougue commune et leurs crocs féroces ! C’est un topos mille fois modelé et sans doute celui qui, en littérature, me séduit le plus : grand air et âmes rugueuses, fenêtre ouverte sur une brutalité entière et tellement limpide que j’en envie les contours, moi, jeune femme nourrie au tout-confort d’un monde occidental pré-apocalyptique. Mais le nature-writing n’est-il pas, au fond et peut-être avant tout, un baume à nos peurs connectées et urbaines, l’espoir imprimé d’un ailleurs à notre siècle ?

Bref, Terres fauves. Que j’aurais pu lire rien qu’à son titre, si en plus de cette prometteuse accroche mon génial collègue (toujours lui, pour les habitués du coin) ne m’en avait vanté la rudesse et le rythme. C’est l’histoire d’un gars qui s’en prend plein la poire du début à la fin, et ça file en cavalcade, sans un souffle.

Accroche-toi, c’est parti.

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David McCae, ghostwriter à l’existence bien mal en point, vit à New-York et pour New-York, où il termine péniblement d’écrire les mémoires du gouverneur Kearny. Le politicien est bien entendu un type véreux – conservateur de surcroît – et l’ego fait la paire : pour atteindre des sommets élégiaques, Kearny envoie son prête-plume au fin fond de l’Alaska, à la rencontre d’un alpiniste renommé et ami de longue date : Dick Carlson. David passe quelques pages longuettes à pleurnicher sur son sort d’exilé à la marge du monde, puis l’action démarre – parce que l’Alaska, ça donne de belles photos #wildandfree pour te la péter sur les réseaux, mais quand t’es tout seul dans la montagne et qu’il y a des ours, tu rigoles moins et tu cours vite.

Comment David se retrouvera-t-il seul dans ces immensités minérales ? No spoil (pour une fois), à toi donc de le découvrir. Sache seulement que la fierté des hommes ne connaît aucune limite. Que l’agonie nourricière donne le sein aux désirs les plus sombres. Que la vengeance est un plat qui se dévore jusqu’à en vomir de haine, jusqu’à en crever.

Ça fait envie, non ? Mais si, ça fait envie, allons. Ce n’est pas une belle histoire, ça non, mais tout de même : David s’en sort assez pour tenir deux-cents pages, preuve que tout n’est pas foutu, et que tu as beau te faire laminer la face par les oursons de mère Nature, il reste un peu d’espoir et cet espoir-là, tout simplement… fait vivre.

C’est con mais ça marche, ou plutôt ça fonce – fuite en avant, hors d’haleine, vers une survie des plus élémentaires. La plume habille l’os et ne s’embarrasse de rien, ciselée, laminaire, et pourtant, par je ne sais quelle économie de sensations au profit d’une extrême âpreté, on s’y croirait. Magie de ce galop aux paysages tranchés, ces terres fauves éprouvantes dont j’ai perçu les teintes et les matières, jusqu’au froid qui ondule le long de ma colonne et me noue la gorge – c’est donc cela, évoluer en homme parmi ses semblables, ne pas vouloir plier sous la paume du plus fort, du plus rusé. Et ne s’en sortir qu’en transgressant ses lois…

Terres fauves m’a coupé le souffle.

Avec ses hommes tenaces et fous de vivre, Carlson grand connard, Buddy et Mark du bout du monde, et Lennie, oh Lennie, joie de retrouver ton âme simple de colosse en ces lieux.

Avec ses paysages suggérés, la montagne impitoyable et les rivières glacées, Valdez hostile, maillage de routes cannibales.

Ça secoue et ça balafre, c’est un régal de noir. Avec, au bout du bout de ce tunnel infernal, un peu de lumière…

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