Bouquin #170 : Station Eleven, d’Emily St. John Mandel

[Station Eleven – Emily St. John Mandel – 2013 ; trad. 2016]

Je te parlais ici de l’importance d’élire LE bouquin à emmener en vacances, LE camarade valeureusement tiré de son sommeil de bibliothèque pour subir la torture d’un voyage en tête à tête avec une paire de tongs pas fraîches dans une valise trop petite, dont il ne sortira que pour passer entre toutes les mains – eh, fais donc voir ce que tu lis en ce moment ! – après avoir été essoré (froissé, corné, adoré) de gare en gare, sous de multiples néons. Bon, en vrai, mon sac comptait onze bouquins pour quinze jours de vacances (et pas assez de tee-shirts propres), mais un seul m’a suivie lors de mon mini-périple de cent-douze-mille heures (= un week-end) en train à travers la France des copains, et ce truc-là s’inscrit sans nul doute parmi mes trois meilleures lectures de 2018 so far, tellement c’est de la bombe, tellement c’est intense et brillant et impossible à lâcher.

station eleven emily st john mandel rivages

Un soir commun de notre siècle, à l’Elgin Theatre de Toronto, Arthur Leander s’effondre en pleine représentation du Roi Lear : l’homme a eu une attaque. Aux mêmes heures, les hôpitaux du monde entier craquent sous le poids des enfiévrés : on vient y mourir d’une grippe d’un genre nouveau, à l’incubation rapide et dévastatrice. Moins d’un mois plus tard, il ne reste plus que quelques milliers d’âmes sur terre. C’est l’an Zéro, une nouvelle aube, puante et décharnée.

En l’an Vingt, on se souvient plus ou moins de cette tragédie planétaire, qui a tout réduit à l’échelle de la survie : il n’y a bien sûr ni eau, ni électricité, et le monde est devenu un espace hostile où la moindre égratignure peut conduire au trépas et dans lequel les clans se forment, se toisent et se déchirent.

Rester vivant relève de la prouesse, et il ne reste que très peu de place pour l’art et la mémoire.

Tout juste assez, du moins, pour que la Symphonie Itinérante, bande de gueunillards portés par l’amour de Beethoven et de Shakespeare, soit accueillie de lieu en lieu à la lueur des feux de camps, pourvu que la troupe distraie sans déranger.

Parmi les artistes, Kirsten transporte avec elle la mémoire d’un acteur disparu et d’étranges numéros d’un illustré jamais paru : Dr Eleven

Il est là, le lien, dans ces comics d’un autre âge et (presque) d’une autre galaxie, offertes à Kirsten – toute jeune alors – par un esprit las et fatigué quelques semaines avant la fin du monde. Pivot énigmatique entre l’avant et l’après, entre l’innocence d’un enfant arraché à ses jeux et la volonté tenace d’une survie coûte que coûte. Il faut donc faire le voyage inverse : remonter à travers le chaos vers des années insouciantes, dix, vingt, trente ans avant la chute de la civilisation, à la poursuite d’une jeune étoile hollywoodienne et de son premier amour : Miranda, femme de l’ombre pour les tabloïds, dessinatrice dans l’intime et l’inavoué.

D’une trame à l’autre, d’un Ancien monde en ordre à un autre renaissant, le récit agit en va-et-vient et se crochète autour de la grande question du souvenir : vaut-il mieux vénérer la nostalgie de ce que l’on a perdu, ou choisir l’oubli pour aller de l’avant ? A quoi bon « faire de l’art » à base de vieilles choses jouées et rejouées, sans commune mesure avec le désordre contemporain ?

On y croise deux jeunes femmes qu’un univers oppose, un prêcheur fou et dévasté, un collectionneur d’écrans éteints et mille autres âmes qui ne marchent que pour un même but : rester en vie, qu’importent les fables que l’on se raconte et les remèdes que l’on trouve au temps.

C’est dingue de chez dingue, absolument passionnant, ciselé comme un feuilleton qui rebondit de toutes parts, et on ne lâche pas le morceau par fascination de voir la toile avancer, révéler de nouveaux liens, des coïncidences insoupçonnées que seule une excellente romancière peut amener avec autant de brio.

Un immense, bouillonnant coup de cœur.

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