Bouquin #169 : Casting sauvage, d’Hubert Haddad

[Casting sauvage – Hubert Haddad – 2018]

A petite dose, Hubert Haddad requinque. J’ai sur sa plume un regard un peu tendre – tu en fais trop, parfois – et une grande admiration – tu en fais trop mais tu le fais bien. Ce n’est pourtant pas mon genre, les livres écrits au dictionnaire, surtout en ce moment où je rêve de textes toujours plus libres et spontanés, mais je me suis prise au jeu de cette errance verbeuse dans un Paris de cicatrices, et Casting sauvage m’a emportée.

casting sauvage haddad zulma 2018

Errance, donc : les chemins abstraits appartiennent à Damya, danseuse qui jamais plus ne remontera sur scène et à qui l’on prête de légitimes envies de fuite et d’envol – et une délicatesse dans le pas, poésie même. Damya porte au genou les stigmates d’un soir de novembre et dans le cœur les regrets d’un homme attendu, en vain, à la terrasse d’un bar. Et à présent, chaussons rangés bien malgré elle, la voici à arpenter sa convalescence au gré des rues de Paris – Paris sale, lumineux et improvisé, Paris presque guéri.

Pour les besoins d’un film – l’adaptation de La douleur durassienne – autant que pour combler les solitudes et rattraper les destins brisés, Damya doit trouver, dans ce Paris au macadam, cent figures émaciées, cent paires de joues vides et d’yeux éteints – des déportés revenus d’enfer. Les amochés se cueillent à même le banc ou le trottoir – de cette faune particulière, vaguement immobile, un peu en retrait, Damya apprend les codes et les attitudes. Le voile se trouble sur une nuée d’espoirs.

Ils sont maigres, tous, des gueules gâtées et des os insolents, et cette douleur au corps – affichée, bien nette – accuse la vie au mieux bancale, au pire terrifiante : il y a quelques doux dingues, deux-trois grands malades et une portée d’invisibles, de ceux qui campent sous les ponts et dont la peau trop noire ne pourrait faire l’offense de briser la pâleur d’un retour de camps. Des déportés modernes déjà oubliés par l’Histoire, à peine sauvés par la littérature – la marche continue, le casting reprend, ne pas s’attarder. Il y a de quoi pleurer bien au-delà de nos œillères quotidiennes, et Paris sait se montrer cruelle.

L’errance arrondit sa boucle, les cent faces sont trouvées – fin de partie. A défaut de sauver le monde, Damya y a porté notre regard et peut-être même a-t-elle trouvé quelques réponses aux voies sans issues et aux renoncements. Le moment fut terrible et poétique, pas inoubliable mais sincère et touchant. Franc dans l’effort de dire autrement l’angoisse et la marge. Presque une belle histoire…

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