Bouquin #166 : Bad News, d’Anjan Sundaram

[Bad News, derniers journalistes sous une dictature – Anjan Sundaram – 2016 ; 2018 en France chez Marchialy]

Grand retour d’Anjan Sundaram chez Marchialy : en voici un que j’ai attendu avec impatience, tant Kinshasa jusqu’au cou m’avait marquée, l’an dernier. A l’est d’une frontière, et avec plus de bouteille, le reporter retourne en terrain meurtri, cette fois-ci pour le compte de l’Union Européenne : dans le cadre d’un programme censé former un contingent de journalistes indépendants à la bonne pratique de leur métier, Sundaram prend poste à Kigali, capitale du Rwanda. Nous sommes en 2009, à quelques mois d’une nouvelle élection présidentielle, un temps où il ne fait pas bon sortir la plume pour écrire ce que l’on pense…

bad news sundaram

Cela commence par un bruit : on croit entendre une explosion. Un boum mat qui perce la torpeur et attire les sens du reporter en alerte. Sur place cependant, rien ne paraît. Les ambulances sont venues sirènes éteintes et les débris ont été balayés à la hâte. Il ne s’est rien passé, version officielle. C’est vrai, tiens, on douterait presque à présent de notre perception. On n’écrira rien de tout cela dans le journal du lendemain. A la place d’un hommage ou d’un compte-rendu, on étalera le même beurre doux sur les mêmes personnes : des louanges, encore, pour le président Paul Kagame, sauveur de la patrie, leader vers la performance, la sécurité, l’éducation, l’excellence sanitaire, etc.

Ce serait con qu’il perde à la prochaine élection, cet homme providentiel : attelons-nous donc à faire taire les voix dissidentes qui blessent l’ego du tout-puissant, à occulter la vérité sur les campagnes délaissées, les aides internationales détournées (boucles de ceinture en or massif dans l’hélico présidentiel, entre autres), les disparitions un peu louches. Haro sur les traîtres à la nation, la mauvaise presse au bûcher : tout va bien dans ce pays, et il n’existe pas d’autre vérité que celle-ci.

Immergé dans une situation délicate, conscient de l’insécurité de sa position, Anjan Sundaram forme corps avec de derniers résistants (rares, de plus en plus rares), et emploie chaque jour à chercher un moyen de renverser le discours officiel sans y laisser sa peau. Mais que faire de ses idées et de sa plume face à la manipulation insidieuse d’un censeur ? Qui croire, à qui se fier et comment (se) faire confiance lorsque le pays entier semble guidé par le devoir de plaire, de ne pas sortir du lot ?

Il s’agit sans doute de garder des billes pour plus tard, et ses idées intactes. Faire profil bas, se résigner, ne pas se laisser abattre.

Revenu de cet enfer, Anjan Sundaram reprend sa liberté d’écrire et de témoigner quand d’autres se taisent encore au nom de leur sécurité. L’ahurissant Bad News livre le récit de ces quelques années de combat dans le vide, et dresse un portrait minutieux de ce qui fait une dictature. Un seul ingrédient, et tu t’en doutes, c’est toujours le même : la PEUR. Au Rwanda, elle colle à la peau et détruit le plus intime des liens. On dénonce son voisin ou son fils pour se faire bien voir. On envoie à la torture pour des clopinettes et sans état d’âme. Et surtout, on ne dit rien, absolument rien qui aille à l’encontre de l’histoire officielle : Kagame a mis fin au génocide, et gare à toi si tu évoques son rôle dans le déclenchement des massacres. Les guerres sont l’œuvre d’une poignée d’hommes qui ne se mouillent jamais et en ressortent rois…

C’est un récit vif et stupéfiant, une leçon de journalisme et de citoyenneté pour qui douterait encore de l’importance d’un quatrième pouvoir libre et honnête, une lecture incontournable et fascinante.

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