Bouquin #153 : My absolute darling, de Gabriel Tallent

[My absolute darling – Gabriel Tallent – 2017 ; 2018 pour la traduction française chez Gallmeister]

J’ai rallumé toutes les lumières. Je tourne en rond. J’aurais pu enclencher la radio, réveiller l’amoureux ou appeler untel – j’ai besoin de bruit et de gens normaux auprès de qui vider mon sac, m’exalter et comprendre. Je viens de lire My absolute darling. Je suis sonnée.

my absolute darling tallent gallmeister

Est-ce que je laisse passer quelques jours ? Une digestion, un temps pour ravaler sa bile ? Je ne sais pas, bon dieu, j’ai besoin d’en parler. Tout de suite sans brouillon là là là maintenant. Je ne sais pas par où commencer. Quelle prise choisir en premier. Je vais d’abord te dire que j’ai le bide tout retourné, par l’angoisse, par l’attente, par l’excitation parfois – honteusement. Je vais aussi te dire que j’ai rarement lu une héroïne aussi badass, que non, en fait, l’héroïne n’a rien de badass mais elle y travaille, voilà, « on ne nait pas badass, on le devient ».

En vrai ce n’est pas franchement le terme qui convient, même si elle a quelque chose de diablement séduisant, cette gamine mal peignée avec ses cors aux pieds et ses flingues. Elle s’appelle Turtle – Julia Avelston à l’extérieur – et vit dans une bicoque rudimentaire, à la dure, avec Papa qu’elle aime plus que tout. Ça devient incestueux dès la page 30, et c »est d’une beauté absolue. Ils font l’amour, ces deux là. Ils se désirent, ou plutôt : il la prend, elle fait avec, et elle jouit parfois, elle aime ça un peu, ne sait pas trop.

Elle a 14 ans, aucun ami et rame à l’école ; lui est beau, un bonhomme aux yeux très bleus, à la science infinie, avec des poils, des bras veinés, muscle sec sans doute, torse puissant, discours inflexible et résolument charmant. Il l’a élevée, il l’a faite, elle est à lui, piégée.

Elle l’aime, son Papa, elle l’aime plus que tout et, oh, peut-être perd-t-il la tête des fois, peut-être est-il capable de briser quelques côtes au tisonnier et de faire sienne la chatte toute neuve de sa fillette mais n’est-il pas brillant, dans sa recherche de l’effort absolu, n’est-il pas magnifique, désirable, tout entier dévoué à l’existence de sa Turtle, sa « Croquette » bien aimée ?

Elle même, d’ailleurs, n’est rien qu’une connasse, avec un « long visage de connasse » et une petite moule humide de connasse – les femmes sont toutes un peu pétasses-filles-de-putes pour Turtle, qui n’a jamais connu que l’ombre poisseuse de son Papa chéri – et manipulateur, et psychotique, et dangereux.

C’est une vie réglée comme un bon papier à musique : le bus de l’école, la solitude, les cours incompris et tellement chiants, le retour à la maison, l’entraînement au tir, le sac de couchage, la baise voulue ou non, un peu douloureuse. Et puis l’été qui arrive, ses escapades en forêt : Turtle s’y retrouve seule – libre ! – et tombe sur les pas de deux garçons, Brett et Jacob. Première socialisation ; première note dissonante, et bientôt la machine s’enraye : Turtle a goûté au monde des sains d’esprit, elle n’en reviendra jamais vraiment.

Il s’agit, dès lors, de s’extirper du bourbier sans y laisser sa peau. Savoir qui l’on est, ce que l’on vaut. Ce qui est bien et ce qui abîme. Turtle est seule, comme une puce au fond d’un immense puits. Équilibriste sur le fil du rasoir, et l’autre connard qui l’asticote, qui la tient et ne lâchera rien.

On tremble pour ce labeur. On se dit qu’elle faillira, qu’il ne peut en être autrement, que c’est une pauvre fille foutue. On observe le jeu changer, les psychologies s’affronter, l’une bâtie dans le moule de l’autre toute puissante. Gabriel Tallent nous harponne : impossible de lâcher le bouquin passé sa moitié, malgré la faim, l’envie de pisser et surtout celle d’en finir, de prendre l’air, d’évacuer ce poids grumeleux formé à l’endroit de la poitrine – diaphragme de plomb. A cet instant je pense Bordel, je pense Oh putain oh putain oh putain, je me dis que j’ai rarement lu telle finesse dans l’analyse de la manipulation et de l’amour. J’ai la chair de poule et je scrute les coins nus de mon salon à la recherche d’un canon ou d’une lame – l’impression d’être coincée dans un hôtel en compagnie de Jack Nicholson et celle, plus plausible (et d’autant plus effrayante), d’avoir sous les yeux le vrai, l’accessible, le pétage de plombs à portée de tous. Ce sont des choses qui arrivent, bon dieu, j’ai la nausée.

Quels mots exhiber pour te parler de ce truc ? Bombe. Claque. Déferlante. Puissant, moite. Des termes galvaudés qui s’appliquent à toutes les bombes, toutes les claques et les déferlantes et que tu lis souvent ici, quant il s’agit de partager mon enthousiasme. Mais cela ne suffit pas. My absolute darling est au delà de la bombeclaquedéferlante. Il faut le vivre, en expérimenter la touffeur, la nature décortiquée et reine, territoire de vert, de sable et d’eau. Chacun y trouvera ses interdits, ses cauchemars et sa jouissance. En dépit de superlatif assez précis et juste, je peux t’assurer d’une chose : ça remue. Putain que ça remue !

Lis plutôt ce qui suit, et pitié, laisse toi convaincre : tu ne dois pas passer à côté d’un tel morceau, non, non, non.

« Tu es censée arriver à cette porte et être convaincue que l’enfer t’attend de l’autre côté, être convaincue que la maison est pleine de cauchemars. Chacun de tes démons enfouis, tes pires frayeurs. C’est ça que tu dois traquer dans cette maison. C’est ce qui t’attend au bout du couloir. Ton putain de pire cauchemar. Pas une silhouette en carton. Entraîne-toi à avoir de la conviction, Croquette, élimine l’hésitation et le doute, développe en toi une singularité absolue dans tes objectifs, et si tu dois un jour franchir le seuil d’une porte et entrer dans ton enfer personnel, alors tu auras une chance, une unique chance de survivre. »

Publicités

24 réflexions sur “Bouquin #153 : My absolute darling, de Gabriel Tallent

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s