Bouquin #150 : Le colis, d’Anosh Irani

[Le colis – Anosh Irani – 2016 ; janvier 2018 pour la traduction française]

On entend souvent – et à juste titre – qu’on ne peut simplement apprécier l’Inde : soit l’on se prend de passion pour ce pays moite, bruyant et coloré, soit l’abhorre. Mon premier contact avec l’Inde remonte à 2009 : un baroudage familial de trois semaines entre Rajasthan et Uttar Pradesh dont je garde un souvenir douloureux – l’Inde m’a éprouvée, physiquement, moralement, et j’avoue (avec quelque surcouche de honte occidentale) y associer une grande violence et un profond malaise. Cela a joué dans mon ouverture culturelle : j’ai longtemps tenu le pays en dehors de mes attirances. Puis Le colis s’est immiscé dans la pile des nouveautés de janvier, puis je me suis décidée à retenter l’expérience Satyajit Ray en chopant deux-trois DVD à la médiathèque, puis j’ai regardé de nouveau quelques clichés de ce voyage amer…

De la à y retourner, je ne pense pas. Mais il semblerait bien que l’Inde et moi, nous fassions la paix.

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Quoi qu’il en soit, je suis là pour te parler du Colis. Un roman loin de casser des briques, mais tout de même assez surprenant et bien ficelé, de quoi mériter quelque attention si tu souhaites taper dans le mélo instructif lors du choix de ta prochaine lecture. Tu l’auras compris, ça se passe donc en Inde. A Bombay. Et dans un quartier écarlate : Kamathipura.

La couleur ainsi donnée, attends-toi à du sordide. Car le colis en question n’a rien à voir avec quelque envoi postal. Le colis, c’est un gentil surnom pour une jolie petite fille. Elle a dix ans, vient d’être vendue par sa tante contre promesse d’emploi, et débarque de sa cambrousse népalaise pour se retrouver enfermée dans une cage au troisième étage d’un bordel. Il s’agit de préparer le colis à son ouverture – je ne te fais pas un dessin.

Arranger la gamine, donc, mais dans les règles de l’art : cela passe par la faim, la honte, la culpabilité. Et cette tâche aussi lourde que complexe à mener revient à Madhu, un entre-deux, un il-et-elle – une hijra.

Hijra, en urdu, prend le sens de migration. Un état transitoire dans lequel Madhu macère depuis son adolescence, et le choix qu’il (garçon) a pris de quitter la maison familiale pour rejoindre un clan d’eunuques installé dans le quartier du désir – privé d’attributs génitaux par un rite purificateur, Madhu deviendra une hijra, pas tout à fait « elle » mais accordée au féminin, les cheveux longs, le sari au corps.

Madhu offre son « trou de balle » et parle cru – de la vie, elle ne retient qu’une amitié sans faille pour un médecin alcoolique et quelque loyauté envers son clan et sa « Gurumai », cheftaine d’une poignée de destins. Préparer les colis ne se fait pas de bon cœur mais c’est la loi du quartier, la loi des pulsions, de la drogue, du mâle tout-puissant. On se doute, pour autant, que Kinjal la népalaise sera pour Madhu son dernier colis : une révolte gronde au creux des reins de la vieille hijra qui mène l’action vers de très justes rebonds et transforme Kamathipura en quartier romanesque, en décor de film monté à l’espoir et aux grands élans de bonté. Comprendre : c’est un peu mélo, on se croirait parfois piégés dans un featuring Calogero x Les choristes… et pourtant, le toute forme un ensemble plutôt cohérent, à la fin peut-être un peu rapide mais aux notes sincères et efficace.

Ça alerte. Ça instruit. Ça retourne le bide.

On n’en demande pas mieux.

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