Bouquin #143 : L’accompagnatrice, de Nina Berberova

[L’accompagnatrice – Nina Berberova – 1985 pour la traduction française chez Actes Sud]

Lecture de hasard, cueillie au petit matin à la faveur d’un vide-greniers d’hiver et savourée dans la foulée, sur un coin de canapé, par une après-midi froide et pâle – tableau parfait ! Je ne connaissais pas encore la plume de Berberova, qui semble lentement sombrer parmi les grandes oubliées de la littérature du siècle dernier : j’ai découvert un trait économe et subtil, une finesse dans l’esquisse qui m’a énormément touchée.

l'accompagnatrice berberova actes sud

Il faut lire L’accompagnatrice d’une traite – une évidence, d’ailleurs, pour ce petit roman d’à peine cent feuillets. Il faut le lire pour sa fulgurance, son amplitude rayonnant sur si peu de pages, si peu de mots pour dire l’essentiel et laisser libre l’implicite. Rien de novateur, pourtant, quant aux grandes lignes de ce court texte : deux personnages s’opposent, l’une bourgeoise et adulée, l’autre pauvresse et ignorée. Maria Nikolaevna Travina, soprane issue de la haute société pétersbougeoise, fuit la Russie post-révolutionnaire pour livrer sa voix aux scènes occidentales. Dans l’ombre, en retrait d’un monde étranger et d’un talent qu’elle se doit de servir, la jeunette Sonetchka sert le la au piano et s’efface dans une colère intime et sans éclat.

Colère face à l’injustice d’abord, colère quant à cet exil qui la prive de mère, colère mâtinée de honte d’être petite et laide et vierge et transparente. De n’être rien qu’une enfant mal dégrossie que l’on prend pour une domestique lorsque la diva a le dos tourné. L’aigreur des jours prend alors place dans un carnet de mémoires, si courtes car insignifiantes et entièrement tournées vers la figure de Maria, détestée, follement aimée.

Le langage dit le nécessaire – tout réside  entre les maigres lignes, dans le secret d’une tension palpable mais tue. J’ai été subjuguée par la justesse de cette plume dont le talent explose dans l’envers, le négatif, comme hors cadre, dans la symbiose créée avec notre esprit de lecteur – de lectrice, surtout, car il y a dans l’économie du langage une ambiguïté purement sororale : beaucoup de désir pour une grâce que l’on souhaite atteindre, toucher.

Je ne m’attendais sans doute pas à en être marquée de la sorte, mais L’accompagnatrice a réveillé en moi quelques souvenirs d’une position que je pensais avoir perdue dans l’oubli : fut un temps où je me suis sentie, moi-même, la Sonetchka d’une fille solaire et magnifique, une danseuse dont j’ai désiré l’audace comme j’ai aimé le corps – les mouvements, la sensualité du corps scruté et fantasmé. L’admiration a fini en détestation naturelle, sans grande amertume, puis en indifférence – il m’a fallu Berberova pour réveiller le souvenir de la belle M. et me sentir moins seule dans ce désir à l’époque jamais élucidé.

Voilà donc encore un bouquin en reflet de moi-même, livreur de réponses jamais souhaitées mais dont on découvre, à la lecture, l’effroyable nécessité…

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