Bouquin #128 : Une histoire des loups, d’Emily Fridlund (#RL2017)

[Une histoire des loups – Emily Fridlund – 17 août 2017]

J’ai attendu quelque temps – et beaucoup cogité – avant de me lancer dans la rédaction de ce billet. Histoire de mesurer les effets à long terme, de jauger les dégâts de la foudre une fois calmée la tempête. Quelques semaines après l’immersion, force est de constater : j’en suis toujours patraque, et repenser à l’expérience m’agace l’échine. Je cherche des qualificatifs. Étrange. Dérangeant. Organique. Sensible. Tout cela à la fois et encore : rien de suffisant, d’assez fort et oblique pour pleinement cerner la bête. Érotique. Glacé. Libérateur. Surpuissant.

On va commencer par ça : surpuissant.

Fotor_150263381855994

Parce que c’est un premier roman et qu’il est téméraire, va droit au but, t’empoigne les tripes et te piège dans un filet de désir, de déviance, d’autorité, de soumission. Parce que la plume excelle aussi bien à jeter sous nos yeux une nature en majesté qu’à gommer les contours de personnages dont on ne sait jamais s’ils sont figue ou raisin – pas très nets ni envers eux-mêmes ni avec les autres, seule certitude.

Madeline a quatorze ans et la solitude pour compagne. Reliquat d’une secte où elle fut l’enfant d’un peu tout le monde, elle vit avec un père et une mère – d’adoption ? de hasard ? – dans un cabanon de bord de lac, au fin fond du Minnesota comme on l’imagine : vaste, vert et silencieux. L’ado sauvage observe, du toit de sa remise, les alentours : un jour, ses jumelles butent sur un supplément de vie humaine installé non-loin – une famille joviale et tendre a élu domicile sur la rive d’en face.

Ainsi Madeline rencontre-t-elle Patra et son fiston Paul, môme de 4 ans un peu encombrant, un peu délaissé, dont la jeune fille deviendra baby-sitter et unique amie.

Mais les choses se corsent. Il plane une atmosphère grise et moite sur cette maison modèle où tout semble de façade – les rires gênés de Patra, sa gaieté trop brillante, les crêpes du dimanche matin, le ponton toujours propre. Arrive le père : Léo. Brillant homme de science à l’aura de chamane et aux mots toujours droits et surs. Le gris devient charbon, le moite irrespirable. Le drame se dessine au loin et Emily Fridlund l’appelle par judicieuses prolepses. On est happés. Peu à l’aise, barbouillés, inquiets, mais happés, complètement happés.

Peut-on, à quatorze ans, échapper aux influences et au désir ? Et comment faire valoir sa voix face à l’autorité, contre la vénération ? Une histoire des loups, roman sauvage – pour son caractère, son climat – creuse dans cette glaise là et place sa jeune héroïne à la lisière entre affirmation et soumission. Face aux hommes d’abord : Madeline découvre le désir dans une relation poisseuse et peu claire avec un professeur un peu borderline, et voit se refléter ses propres envies dans la silhouette de sa camarade Lily, mutine, paumée, et si facilement malléable. Face à la nature ensuite : cette nature qui étouffe et résonne des rumeurs de petit village, aussi lourdes que la neige sur les branches des conifères, aussi nettes et tranchantes que la surface des eaux.

Madeline est engluée. Nous aussi. Difficile de sortir indemne de ce bouquin tant il colle aux pattes et n’offre aucune issue favorable, aucun point d’air frais. C’est un tour de force, absolument formidable : une littérature comme je les aime, nerveuse, sensuelle, remuante. Je ne peux que crier à la pépite face à ce bouquin où tout le monde trouvera un écho intime, et qui, du reste, a l’immense mérite de développer son intrigue autour d’une problématique typiquement américaine et toujours actuelle – pour en découvrir plus, rendez-vous le 17 août dans toutes les bonnes librairies !

Publicités

12 réflexions sur “Bouquin #128 : Une histoire des loups, d’Emily Fridlund (#RL2017)

  1. Je vais me faire taper sur les doigts…mon billet sera à l’opposé du tien! Je n’y ai pas retrouvé ce sentiment de surpuissance. Je me suis même parfois ennuyée…et cette Madeline, je ne suis pas arrivée à la cerner ( et c’est peut-être ce que désirait Emily Fridlund) .
    Bref, pour ma part, il ne me restera pas en mémoire alors que j’aurais tant voulu l’aimer!

    Aimé par 1 personne

    1. oh noooooon… Je pense qu’en effet le côté très flou et peu compréhensible des personnages a été tout à fait voulu par l’auteur, et c’est ce qui donne toute sa force au roman à mes yeux – mais je peux comprendre que ça puisse déranger par ailleurs. Pour ma part je ne me suis pas ennuyée une seule seconde, je l’ai littéralement bouffé en une journée à peine haha.

      Aimé par 1 personne

  2. Ce n’est pas la première critique que je li de ce bouquin et là tu finis de confirmer mon envie avec cette belle et forte chronique ! J’aime les premiers romans très puissant dans l’écriture, comme si l’auteur y lâchait tout ce qu’il retient depuis des années (je trouve l’effet rarement pareil après plusieurs livres). Je note pour la rentrée littéraire donc 🙂

    Aimé par 1 personne

  3. C’est un livre particulier, je ne sais pas si j’ai envie de lire ça maintenant, mais pour dépeindre une telle ambiance et susciter de tels sentiments, je me dis d’emblée qu’il a l’air d’un bon roman il vient chercher son lecteur.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s