Bouquin #126 : Les rumeurs du Mississippi, de Louise Caron

[Les rumeurs du Mississippi – Louise Caron – mai 2017]

« Les éditions Aux forges de Vulcain […] ne croient pas au génie, elles croient au travail. […] Elles espèrent plaire et instruire. Elles souhaitent changer la figure du monde ».

Avec un tel motto, j’adhère. Immédiatement. Le bouquin prend ses aises au premier rang de ma pile à dévorer et je trépigne d’impatience à l’idée d’en faire mon festin du week-end. Lui et moi, on ira se bécoter au soleil sur la plage avant de finir en nuit blanche parce que je sens que ça va me plaire, j’ai des attentes énormes et une hâte tout aussi démesurée.

Je déchante à la deuxième page. Je me dis que ça va passer. Je persévère, je butte, je m’impatiente : a-t-il seulement quelque-chose sous le capot, ce roman ficelé à la pelle à tarte ? Peut-être, au fond : mais pour exhumer cette valeur-là, encore faudrait-il fournir un tant soit peu de travail éditorial, ne serait-ce qu’un vague effort…

126 Rumeurs Mississippi Louise Caron

Me voici donc énervée. Frustrée par cette promesse non tenue et jetée avec négligence dans les rayonnages des librairies et entre les mains des lecteurs. Agacée par les prétentions audacieuses exposées en devise et salement piétinées dans cet ouvrage qui, décidément, n’a de bon que le graphisme impeccable de sa couverture.

Le synopsis, pourtant, interpelle pour son urgence : Sara Kaplan, journaliste au New York Times, reçoit la confession écrite d’un vétéran de la guerre d’Irak, qui s’accuse du meurtre d’une adolescente. La jeune femme tourne le dos au tapage médiatique pour mener son enquête à couvert, sur le terrain miné du non-dit militaire et du traumatisme psychiatrique : des évidences émergent peu à peu – dénonciations un peu criardes que l’on repère de loin, mais qui fonctionnent, et établissent de judicieux parallèles avec l’Amérique trumpiste d’aujourd’hui.

Les personnages sont un peu clichés, leur doute fait rire, on n’échappe pas à quelque mièvrerie et les dialogues sonnent parfois faux (les interviews menées par Sara avec quelques vieux briscards du sud abusant souvent d’un argot préfabriqué) ; pourtant, l’ensemble se tient, on est vaguement suspendus à l’intrigue, bref : l’auteur a fait sa part de travail et fourni un manuscrit respectable doté d’une belle marge de progression.

Place au rôle de l’éditeur.

Néant.

Tant sur le fond que dans la forme : rien, rien ne transparaît d’un quelconque travail éditorial, outre une mise en page a minima et un bel enrobage en guise de cache-misère.

Sans parler du rythme du récit qui aurait gagné à être allégé*, sans parler non plus des fameux dialogues caricaturaux et de leurs interprètes grossièrement taillés, ni de la tendance que montre Louise Caron à vouloir tout dire plutôt que montrer : ce sont là des maladresses certes plombantes, mais livrées au regard subjectif de chacun.

Non. Penchons-nous simplement sur l’incontestable : grammaire, conjugaison et autres joyeusetés.

A quoi bon se targuer de « croi[re] au travail », de vouloir « changer la figure du monde » si l’on ne perçoit même pas l’horrible (non-)concordance des temps qui mine l’intégralité du récit, les odieuses phrases en « mais [virgule] », la typographie délaissée rendant impossible la compréhension des dialogues, les colonies de coquilles et de fautes qui font saigner les yeux ? Est-ce là du travail ? Est-ce là du sérieux ? Je veux bien admettre qu’Aux forges de Vulcain soit une petite maison, je me réjouis de son indépendance, de ses directions et de ses propositions, mais je ne pardonne pas cette grossièreté faite au lecteur, au libraire – et à l’auteur, surtout, qui, malgré quelques gaucheries stylistiques, aurait mérité mieux.

Avec un peu d’accompagnement et une relecture plus attentive, Les rumeurs du Mississippi aurait pu devenir le livre de l’été, ou presque : les arguments avancés sont pertinents et le rythme, tendu du côté du thriller, fait passer la pilule avec délice. Mais le rendez-vous entre Louise Caron et les Forges aboutit sur un travail bâclé. 

* Bon, sans vouloir enfoncer le clou, niveau rythme c’est tellement mal fichu que j’ai du relire le même paragraphe trois fois pour comprendre que l’héroïne venait d’être violemment agressée…

NB : Bien malheureusement, ma lecture, certes un SP, ne se base pourtant pas sur un jeu d’épreuves non corrigées…

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8 réflexions sur “Bouquin #126 : Les rumeurs du Mississippi, de Louise Caron

  1. Je trouve que ce roman mérite mieux. Certes, je suis plus âgée que vous et j’ai davantage lu, étudié, etc. ; mais pour une part, l’âge ne fait rien à l’affaire et lire est affaire de liberté. Dire également. Dire sur soi, par exemple. Dire sur autrui nous investit d’une autre responsabilité. J’ai entre les mains le roman de Louise Caron, que j’ai lu et bien aimé, malgré les coquilles, les aléas syntaxiques et le non-traitement éditorial. Pourquoi cela ?Parce qu’il est riche d’autre chose. Voici le pemier paragrahe de ma critique :
    « Parfois le lecteur, la lectrice ont besoin de rassembler leur ressenti, et plus généralement leur vécu de lecture (ne pas prendre cette expression en un sens pompeux, rien ne serait plus éloigné de mon propos). Il y a dans ce désir l’écho de questions renouvelées de soi à soi, dans le fil soyeux et solide d’une histoire, une vraie. Je vais vous parler du roman de Louise Caron « Les Rumeurs du Mississipi » selon cet état d’esprit.
    Le titre, d’abord : que recèle ce Mississipi large comme une mer intérieure, avec ses bayous, ses bateaux à aube (désormais touristiques mais qui surgissent comme dans un rêve) et ce flot opaque roulant aussi bien des armes que des meubles et des morts ? II est aussi un nid à rumeurs, donc à mémoires tues, revenant çà et là au détour d’un geste, d’une suspension du temps actif de la vie, ou, pourquoi pas, d’un événement qui vous arrive au ras des yeux.
    Oui, mais voilà, ce roman vous emporte dans un tourbillon de défis à l’objectivité, et alors, remonte la subjectivité, avec le passé enfoui mais présent, les espoirs tus mais vivants. Telle est la ligne de fond de ce roman, c’est une ligne de force.

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    1. En effet, j’ai lu votre billet sur Babelio il me semble. Je suis d’accord avec vous sur certains points : le roman en soi recèle une grande force, mais je trouve que l’absence (ou la non suffisance) de travail éditorial opère un gâchis de cette force là. C’est dommage pour le lecteur, certes, mais surtout pour l’auteur dont le message est brouillé par les négligences laissées ça et là. Je suis sans doute un peu dure, voire carrément intransigeante, mais les défauts sont à mes yeux trop voyants et en arrivent à occulter la richesse du récit…

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  2. Je n’ai pas du tout le même regard que vous , j’ai vraiment apprécié cette Lecture Et j’ai vraiment passé un bon moment en sa compagnie. Même si quelques erreurs s’y sont glissèes ça mérite mieux. Après Il est normal d’avoir un ressenti différent Mais je vous trouve injuste devant tant de travail.

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    1. Tant mieux si votre lecture fut agréable ! Notez que je ne juge pas le travail de l’auteur, que je trouve correct bien sûr (et je loue la qualité de ses recherches), mais seulement celui de l’éditeur, à mes yeux très incomplet. Ce que je trouve injuste moi, c’est de devoir payer l’objet quinze ou vingt balles et de se retrouver face à un bouquin très mal corrigé… C’est mon point de vue : en tant que lectrice qui paye ses livres et s’attend à de la qualité, en tant que libraire qui vend ledit livre et souhaite satisfaire sa clientèle. Merci en tout cas de votre retour 🙂 belle journée.

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  3. Je comprends ce que tu veux dire pour le travail de l’éditeur. C’est justement ce rôle qui est mis en avant, quand on parle des ouvrages auto-publiés par exemple. Les livres auto-publiés ne sont pas d’une qualité moindre, mais n’ont pas bénéficié du regard expérimenté d’un éditeur. C’est, entre autres, à ça que sert l’éditeur, il doit mettre son expérience au service de l’auteur et du livre. J’espère que ce n’est qu’un cas isolé pour Les forges de Vulcain.

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    1. C’est justement pour l’indispensable travail éditorial que je choisis de ne pas lire d’ouvrages auto publiés. Je pense que c’est en effet un cas isolé pour les forges. C’était le premier livre que je lisais de cette ME mais je ne compte pas m’arrêter là, je sais que le reste de leur production est bonne, à en croire plusieurs blogueurs et également un collègue en qui je place toute ma confiance.

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