Bouquin #125 : Le Pavillon d’or, de Yukio Mishima

[Le Pavillon d’or – Yukio Mishima – 1956]

Toi qui traînes régulièrement en ce lieu, tu commences à connaître mes petites craintes : je n’approche les maîtres qu’à pas de loup, je renifle mille fois le morceau avant d’y planter mes crocs, bref, il me faut quelque temps pour faire germer la confiance et plonger. Itou, donc, pour Mishima : cela fait bien un an et des poussières que je souhaite découvrir le bonhomme sans oser franchir le seuil de son œuvre, briser l’aura intimidante, le mythe. Il y a quelques jours cependant, je me suis sentie prête. J’ai pris mes heures, mon calme, mes lignes de réflexions. J’ai construit ma lecture plus qu’elle ne fut linéaire, j’ai cherché des explications à mes pourquoi diable, j’ai marqué et gribouillé : j’ai choisi d’habiter le roman, de ne pas en laisser une seule miette.

Et j’en ressors à la fois épuisée et heureuse, embrouillée et stupéfaite, avec l’envie de tout laisser tomber pour bouffer du Mishima plein-pot. Ce qui arrivera, petit à petit, au fil des ans bien sûr, une fois digéré le premier pas, une fois établies mes impressions… ce que, cette fois-ci, je suis bien en mal de faire : prend donc la bafouille qui vient comme un cercueil de sensations cueillies à chaud et mal dégrossies, mais marinées d’enthousiasme – c’est ce qui compte.

125 pavillon d'or

Le résumé, succinct : il s’agit de comprendre ce qui a poussé le jeune bonze Hayashi Shôken à incendier le Pavillon d’Or du temple Rokuonji, à Kyoto, par une nuit d’été en 1950. Il s’agit, aussi, de faire roman sur le fait-divers : naît un personnage en tous points semblable au bonze – le novice Mizoguchi. Bègue lui aussi, et mis au ban par cette petite différence, cette clé qui le cantonne à un « univers intérieur » : sans doute y a-t-il dans ce truc qui déraille l’esquisse d’un premier pas vers le crime…

Mizoguchi est également laid : il le dit lui-même avec rancœur. Mizoguchi rêve de Beauté : associé à ce terme, le Pavillon d’or, que le jeune garçon fantasme en idéal sur les dires de son père. Jusqu’à y porter les yeux, et sombrer de déception. Le réel n’atteint pas la cheville de l’absolu.

De cette binarité établie se dessine dès lors le fil du récit qui interroge, à travers l’attirance mêlée de désir et de haine qu’a Mizoguchi pour le Pavillon d’or, la notion de Beauté : idée soumise à l’arbitraire et à la subjectivité, concept divisé entre un idéal et son application… Qu’est-ce que le Beau, et comment le saisir ? Dans sa fugacité tangible, dans son éternité absolue ?

Nous revient alors à l’esprit le crime bientôt commis par Mizoguchi : cette volonté de brûler le Temple, d’effacer le réel pour ne garder en tête que l’idéal ; cette volonté, également, de capturer la beauté dans son paroxysme – cet instant juste avant le crime, lorsque le Pavillon d’or, pourtant si décevant face à son image fantasmée, semble magnifié par l’imminence de sa destruction. Quelques années plus tard, on fera le lien avec le seppuku tout à la fois fascinant et magistral de Mishima…

Je mouline, je m’interroge ainsi face à la charge philosophique absolument passionnante portée par Le Pavillon d’or, dont la lecture fut plutôt pour moi une exploration, une percée – incomplète mais franche – au cœur d’un maillage de désir, d’idéal et de haine, et dont je n’expose ici qu’une ridicule émergence. Et pour cause : j’ai toujours (et pour longtemps encore) le cerveau qui bouillonne, le stylo qui galope et se vide de son encre à tenter tant bien que mal d’atteindre le centre de ce captivant labyrinthe.

J’en oublierais presque de te parler de la forme, cet enrobage si délicat qui teinte l’œuvre de sublime : une plume à couper le souffle (quoi que la traduction française met le paquet sur les virgules*, ce qui peut surprendre) pour des descriptions en estampes, plus sensorielles que précises. Un génie qui fout la chair de poule. Des personnages incarnés, dont bon nombre de détestables. Une chape de solitude et de la souffrance dans cette ombre-là. Quelque chose de Murakamiesque avant l’heure (même si le cheminement est sans doute inverse). Bref, un lot d’ingrédients savamment cuisinés, dont je ne pourrai te dire plus aujourd’hui, tant je ressors confuse et exaltée de cette première plongée dans les entrailles de Mishima. Je serais d’ailleurs bien curieuse de connaître vos propres sensations face au Pavillon d’or : histoire de savoir si je suis la seule timbrée à en ressortir complètement groggy…

*Et là c’est un peu l’hôpital qui se fout de la charité, parce que niveau ponctuation, je suis clairement dans l’abus moi aussi !

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12 réflexions sur “Bouquin #125 : Le Pavillon d’or, de Yukio Mishima

  1. Alors il va falloir que je le lise, je l’ai acheté sur un coup de tête parce que l’extrait que j’avais lu alors m’avait chamboulé et je me suis demandée ce qui allait vraiment se passer dans le livre, ton avis me donne envie de le lire sur le champ, ce que je ferai une fois de retour chez moi !

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  2. j’adore uta manière d’écrire !! J’ai lu ce roman quand j’étais en prépa, juste après le bac donc, et je me souviens avoir éprouvé le même genre de sentiments et sensations : un truc géant, intimidant, très fort et un peu obscur en même temps.

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  3. Excellent ton article. Ce roman est une perle, Mishima est mon écrivain préféré, j’ai toujours du mal à en parler. N’hésite pas à te plonger dans ces autres romans et recueils de nouvelles également ! Un bonheur.

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