Bouquin #123 : L’ordre du jour, d’Eric Vuillard

[L’ordre du jour – Eric Vuillard – 2017]

Il m’avait bluffée à l’automne dernier avec 14 juillet : quelques phrases à peine et je nageais déjà dans la ferveur et la colère citoyenne d’un Paris bouillant, parmi les pics et les plombs. L’exaltation, immersive et servie crue : voilà donc ce que je cherchais, de nouveau, à travers ma lecture du dernier récit d’Eric Vuillard, qui sait décidément pointer sa plume vers ces moments que l’on dit « charnière », dans ces quelques instants qui dessinent l’Histoire et annoncent l’explosion. Cette fois-ci pourtant, le voyage diverge : pas de mouvements de foule, aucune clameur mais plutôt le silence entendu, l’aveuglement volontaire et les petites manigances du pouvoir – tapis rouge qui se déroule au-devant d’un certain Adolf, dont l’ascension n’a plus rien de surprenant lorsqu’un écrivain se charge de rétablir quelques vérités…

123 Ordre du jour EV

Pas de dénonciation amère, de « c’est de leur faute », de « vous auriez dû vous méfier », dans le récit bref et très clair que construit Vuillard ; non : simplement l’énonciation des faits tels qu’ils ont été. Cela commence le 20 février 1933 : vingt-quatre puissances économiques allemandes – Opel, Siemens, Bayer, Allianz… – se retrouvent dans une Assemblée qui bientôt ne sera plus. Vingt-quatre messieurs en costume, tout autant de chapeaux melons : « vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer » qui, ce jour, signent de gros chèques afin de financer la campagne du parti nazi – en guise de carotte, on promet de juteuses retombées une fois Hitler au pouvoir.

Quelques années plus tard, juste avant l’Anschluss : nous voici en Autriche, à observer l’hésitation première puis la lente résignation du chancelier Schuschnigg (nazillon mais peu ferme) face à son homologue Hitler. A Londres, Chamberlain plie poliment aux devants de Ribbentrop. En France, la crise ministérielle occulte toute imminence du risque. Et Hitler avance. Passe les frontières, embourbe son artillerie flambant neuve mais continue, écrase, bras tendu sur un monde qui l’adule, ou, au pire, ferme les yeux devant l’ignoble.

La suite, on la connaît. On s’offusquera, en France, en Angleterre et sur les plates-bandes mêmes du Führer, de n’avoir rien vu venir, de ne pas avoir anticipé les risques ; on jurera de ne pas reproduire la même erreur. Et s’il est certes un peu facile de rappeler, à chaque évocation d’Hitler et de sa haine, la réalité d’un risque actuel, français, à tête blonde et racisme assumé ; s’il est certes un peu facile de définir l’Histoire comme une succession de répétitions censées nous faire apprendre de nos faux-pas, tout de même : L’ordre du jour, paru dans l’entre-deux tours d’une élection absolument stupéfiante, ne peut s’envisager sans cette dimension-là. Peu importe, après tout, le dictateur et le contexte, puisque les manœuvres d’accès au pouvoir restent inchangées et requièrent toujours l’approbation muette de ceux qui, plus tard, feront montre de leur indignation en guise de repentance…

Et puis non, impossible de restreindre L’ordre du jour à une simple et énième mise en garde : ce serait oublier le génie, le jeu de l’écriture et l’audace de Vuillard qui ne cache pas mettre en scène, inventer le détail, donner du lustre à ce qui fut. On ne peut qu’admirer ce rapport narratif à l’Histoire, ce don qu’a l’écrivain à briser les frontières du respect et des versions officielles, à transformer les grands noms en simple personnages, parfois ridicules, souvent faibles. Endormi Goebbels, effacés les résumés synthétiques et convenus de nos manuels scolaires ! La narration est désormais aux mains de l’écrivain – une narration partielle, certes, mais assumée comme telle, avec honnêteté, avec justesse. Où s’arrête l’avéré, à quel mot débute la fictionnalisation ? Comment distinguer les faits réels de leur pendant propagandiste ? Telles sont, en creux, les questions soulevées par L’ordre du jour : en exposant clairement sa fonction de storyteller, avec tout ce qu’elle suppose de déviations et d’ajouts de faux, Eric Vuillard éclaire, en miroir, les vides et les non-dits de l’Histoire condensée, elle même fictionnelle par endroits et que l’on boit pourtant au goulot comme un nectar de vérité. Fortiche, et toujours nécessaire.

Du reste, c’est, comme toujours extrêmement bien écrit, avec ce qu’il faut de moelle, d’humour et de recul. Alors, encore une fois : file chez ton libraire. On a toujours besoin de ce genre de bouquin-là.

« On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d’effroi. Et on voudrait tant ne plus tomber qu’on s’arc-boute, on hurle. A coups de talon, on nous brise les doigts, à coups de bec on nous casse les dents, on nous ronge les yeux. L’abîme est bordé de hautes demeures. Et l’Histoire est là, déesse raisonnable, statue figée au milieu de la place des Fêtes, avec pour tribut, une fois l’an, des gerbes séchées de pivoines, et, en guise de pourboire, chaque jour, du pain pour les oiseaux. »

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