Bouquin #122 : La coalition, d’Emmanuel Bove

[La coalition – Emmanuel Bove – 1927 ; réédition chez L’Arbre Vengeur : avril 2017]

Je ne connaissais pas Bove. Vu sur une table de la librairie et imaginé en énième contemporain français, ce qui a priori – parce que des a priori, j’en ai encore beaucoup trop – ne me botte pas des masses. Jusqu’à ce qu’un représentant de joyeuse humeur me fourre le bouquin entre les mimines en insistant : grand texte, grand texte. J’ai lu une deuxième fois, avec un peu plus d’attention, la quatrième de couverture. J’y ai appris que Bobovnikoff, dit Bove, est mort plutôt jeune – à 47 ans, en 1945 – et en est tombé dans l’oubli. Que La coalition est paru pour la première fois en 1927, et qu’il raconte la chute et les illusions de grandeur. Je me suis mordue les doigts d’avoir passé outre ce programme si alléchant, et j’ai rattrapé le retard.

122 La coalition

Grand texte ? Sûrement. Pas de génie mais de la grandeur, ça oui : il y a quelque chose de stupéfiant à couler aux côtés des Aftalion mère et fils, dans leur quête éperdue et aveugle de la fortune qu’ils n’auront jamais et qu’ils fantasment en remède absolu. Revenus à Paris après la perte du père, Louise et son fils Nicolas se cherchent « une situation » – tel est du moins leur discours – et dilapident leurs maigres réserves. Il faudrait travailler pour se nourrir. Mais Nicolas ne sait rien faire sinon rêver – et puis il est bien plus simple d’emprunter ici et là, dans l’attente de jours meilleurs : que représente une poignée de dettes au regard des millions que Louise et Nicolas toucheront, c’est certain, dans les mois à venir ?

Persuadés, à force de petits mensonges, que leur vie sera bientôt d’or, les deux avancent de front : une « coalition » amère et obsessionnelle dans laquelle chacun entretient les illusions de l’autre – en guise d’amour, un aveuglement partagé. Quelques francs et voilà que naissent des envies de grandeur : on dîne au restaurant, on achète des soieries, on parle sans cesse de cette promesse de jours heureux et fastes. Ils viendront, on ne sait comment : certainement pas par le travail, mais sans doute grâce à l’élan prodigieux d’un mécène, car au fond, qui ne prendrait pas en pitié ces deux âmes rompues à l’errance de chambres miteuses en bouges de quartier – deux âmes bientôt devenues maigres et folles d’inaction et d’espoir ?

Nous voici donc à contempler, d’abord effarés, compatissants ensuite, la lente noyade de ce duo détestable, persuadé que tout leur est dû et que le monde entier leur tourne le dos. On n’aura rarement connu personnage plus antipathique et méprisable, et l’on souffre pourtant, à lire cet étrange rapport à l’argent, cette lâcheté, ce déni…

J’ai dit plus haut « pas de génie » : il manque certainement, du moins à mes yeux, un poil de caractère à ce roman somme toute fluide, au rythme parfois un peu lisse et dans le fil duquel j’aurais aimé me heurter à quelques aspérités inattendues – sans parvenir toutefois à pleinement exprimer la teneur de cette absence. Toujours est-il que je ressors de ma lecture comme médusée par la psychologie ahurissante des deux minables. Peut-être un rien ébranlée, aussi, par les résonances qu’a fait naître le texte en moi : l’argent est un langage social que je n’envisage toujours, hélas, qu’avec ses attributs de honte, de mensonge et de désir, et jamais dans la neutralité…

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