Bouquin #121 : Dans une coque de noix, de Ian McEwan

[Dans une coque de noix – Ian McEwan – 2016]

Imaginez : vous êtes à la toute nouvelle aube de votre vie, tapi dans le noir d’un utérus devenu trop étroit, l’oreille ventousée à cette paroi visqueuse qui vous sépare du monde extérieur. Depuis cette antichambre secrète et moite, vous entendez : tout, du ronflement de votre voisin de lit aux programmes nocturnes de la BBC, des conversations futiles aux inquiétantes messes basses qui couvent le crime à venir…

121 Dans une coque de noix Nutshell Ian McEwan

Voici donc le postulat du nouveau roman de Ian McEwan : réduire le témoin encombrant à un innocent fœtus, réécrire Hamlet à base de personnages potaches et voués à l’échec, en faire une bonne farce, une comédie grinçante. Trudy porte l’enfant du poète John et a pris pour amant son frère, l’ignare Claude. Claude et Trudy baisent et se laissent aller à une vie de pachas, dans cette maison délabrée et rendue aux moisissures d’un quartier londonien pourtant très chic. Claude est jaloux de John, Trudy ne sait plus trop où elle campe ; les deux décident de se débarrasser du légitime encombrant : une bonne dose d’éthylène-glycol par voix orale, une seule prise, mort lente et douloureuse.

Depuis son antre minuscule, dopé aux grands crus avalés en chapelets de verres ou à même le goulot par une mère désespéré, notre fœtus tend l’oreille et décortique, avec un humour piquant et un brillant intellect – un poil pompeux pour la forme – le tableau extérieur : homme fat, femme perdue, paire de bras-cassés dont on observe l’avancée traînante et aveugle vers le gouffre de la bêtise. Le meurtre se prépare dans la flemme, avec maladresse : l’on rit beaucoup à observer le plan alambiqué de ces assassins du dimanche, dont la complicité se fissure peu à peu, révélant les intentions égoïstes et mesquines de l’individu, du chacun-pour-soi…

Comment, dès lors, l’enfant à venir appréhende-t-il ce monde de petites vanités dans lequel il s’apprête à débarquer, avec la prescience éclairée d’un sage qui a pris le temps d’écouter et de jauger le degré de pourriture de ses futurs congénères ? D’autant plus que la BBC serine, à longueur de journée et à portée de jeune oreille, sa ribambelle d’attentats et de guerres, d’extinction des ours et de misère sous les ponts…

Exposé malgré lui à cette violence dont il ne sait que faire, notre fœtus joue alors d’un humour protecteur, sans doute un brin cynique, et sa narration enchante le triste vaudeville de l’antigel dans le smoothie dans l’estomac du poète. Et dissémine, au fil de l’intrigue, quelques réflexions intelligentes et bien menées sur l’être – ou ne pas être – dans ce monde de mabouls. C’est parfois un peu too much, un peu agaçant, et la narration faussement savante se traîne par moment – d’où la lenteur de ma lecture, une semaine pour à peine deux-cents pages sirotées à petites doses. Mais l’ensemble reste crédible, correctement ficelé, et l’originalité se tient : rien que pour son parti-pris narratif, Dans une coque de noix me laisse une agréable impression de jamais-vu réussi – un pas de côté assumé qui vaut le coup d’œil !

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6 réflexions sur “Bouquin #121 : Dans une coque de noix, de Ian McEwan

  1. J’ai beaucoup aimé ce livre dont en effet la grande force réside dans le parti pris d’être entièrement dans la tête du foetus ! Je te conseille L’intérêt de l’enfant qui est vraiment bien en effet, sinon le plus connu des Mcewan reste je crois « Expiation  » et il y a aussi « Les chiens noirs  » qui est très bien 😊

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