Bouquin #119 : Kinshasa jusqu’au cou, d’Anjan Sundaram

[Kinshasa jusqu’au cou – Anjan Sundaram – 2013 ; avril 2017 pour la traduction française chez Marchialy]

Dernier-né dans la famille Marchialy et tout aussi puissant que l’aîné Tokyo Vice. Avec comme toujours ce graphisme au poil et tellement évocateur : le texte entier résonne dans la maigreur du cabot de couv’, un soupçon de crainte filtre de la foule amassée au loin… Misère, frayeurs, violence et débrouillardise : Anjan Sundaram nous conte un Congo aux abords hostiles, une rencontre avec l’autre dans l’incompréhension et le malaise… et dessine, sous le vernis un peu glauque de cette confrontation, le portrait d’un peuple essoré mais combatif, en désespoir de cause.

119 Kinshasa jusqu'au cou

Pourquoi le Congo ? Par ouï-dire des guerres et volonté d’y tremper la plume, par le hasard, aussi, d’une rencontre fortuite. Anjan Sundaram a vingt-cinq piges, une ceinture de diplômes et un poste garanti chez Goldman Sachs. Il part, pourtant : comme un bienheureux à l’assaut de l’inconnu, avec la foi des écrits de Kapuscinski et la naïveté du débutant.

A l’arrivée, le choc. Brutal et sans retour, comme un instant de cauchemar : c’est ainsi, sur cette impression de noyade et d’étouffement, que s’ouvre le récit de Sundaram. Que le lecteur soit averti : le Congo ne se rencontre que dans la tension, l’affrontement. Le Congo n’est pas un Zaïre fantasmé : il vivote et s’écroule sous les promesses non-tenues et la mainmise étrangère. Nous sommes en 2005, quelques mois avant la première élection a priori démocratique qui porte Joseph Kabila au pouvoir. La RDC est hargneuse, Kinshasa gémit. Anjan Sundaram choisit l’immersion : à demeure chez l’habitant, le voici à explorer les nervures de la ville, sa misère, son système-D et son chacun-pour-soi.

La lecture trouble en premier lieu : on croit crever d’angoisse face à cette altérité démunie et si peu confiante. Puis le regard s’affine, adopte des positions pour mieux les comprendre : d’expériences en conversations, Sundaram délie l’opacité et la moiteur pour exposer un pays miné et une population perdue – on comprend alors la roublardise et les petites magouilles, indispensables, somme toute, à la survie. C’est la loi du plus fort, ou du plus malin.

Comment faire autrement que de chiper ici et là pour assurer son lendemain ? Comment ne pas astiquer les armes pour qui a vu son intégrité souillée par des années de domination belge, historique terreau des dictatures à venir ? Où situer son identité dans un pays aux sols pillés et aux intérêts volés par les puissances occidentales et asiatiques – sans parler de la corruption, sans parler du greenwashing… ? Voici donc le portrait – politique, social, intime – d’un peuple pauvre de tout. Richesses, honnêteté, histoire : rien ne subsiste au crépuscule d’années d’errances gouvernementales et de soumission coloniale.

Ou sinon, quelques graines d’humanité qui germent, ici et là : l’entraide est méfiante, mais réelle ; la communauté soude ce qui a été détruit. Le tableau, sous la croûte, n’est pas si sombre, et Sundaram, en préférant l’accueil d’un quartier populaire à celui, aseptisé, des grands hôtels réservés aux correspondants de presse, a su percevoir cette ambivalence. C’est là ce qui fait la force de son témoignage : jamais résigné là où d’autres auraient pu baisser les bras, toujours partant pour de nouveaux dialogues, le journaliste nous donne à voir un Congo complexe, dont l’histoire politique, souvent clownesque à nos yeux , se révèle limpide et logique. A lire Sundaram, on comprend le Congo, ses meurtrissures et ses espoirs.

Et puis il y a, aussi, ce délice de l’écriture qui suinte d’ambiances tantôt lourdes tantôt libres, ce vertige du danger et l’exaltation de tenir la vérité – très moche – en 384 grammes dans nos mains : rien que pour ce melting-pot de sensations, Kinshasa jusqu’au cou (le titre ne pourrait être mieux trouvé) vaut absolument le détour.

 

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4 réflexions sur “Bouquin #119 : Kinshasa jusqu’au cou, d’Anjan Sundaram

  1. Ok donc je le note dans ma wish list parce que je sais que ça sera un livre qui va me bouleversé, j’aime toujours autant ta plume sauvage et poétique ! Et puis le titre, la couverture, le dessin qu’il y a dessus annonce déjà une grande oeuvre.
    J’ai encore une fois changé d’adresse de blog TT envoledepage.blogspot.fr

    Aimé par 1 personne

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