Bouquin #117 : Vent de sable, de Joseph Kessel

[Vent de sable – Joseph Kessel – 1929]

D’un avion à l’autre… Je cherchais un supplément de voyage à me mettre sous la dent après ma lecture de Fille de l’air et me voici à tomber par un heureux hasard sur Vent de sable, posé comme un appel sur le dessus d’un de mes (bien trop nombreux et bien trop lourds) cartons de déménagement. Kessel : valeur sûre, et cette promesse toujours tenue d’un regard franc sur les hommes, leur courage et leurs accomplissements. Comme d’hab’, je suis conquise, je fonds d’admiration et – un peu – de nostalgie, bref : c’est le pied.

Vent de sable Kessel

Précaution à prendre avant d’embarquer : mets toi bien en tête que ce récit n’a que quatre-vingt-dix piges, mais qu’à l’époque on volait à l’aveugle (avec une TSF tout juste installée), dans des « taxis » décapotés au fuselage modeste, au dessus de terres désolées et peuplées de farouches sanguinaires (ou d’inconnus simplement effrayés par la colonisation blanche, question de point de vue). Ambiance, ambiance – le progrès exige hélas son lot de chairs abandonnées et d’espoirs brisés : telle est la marche de l’Histoire.

Vent de sable s’inscrit dans ce rythme-là : celui de la découverte, des tentatives, des pionniers. Parce que « le voyageur, qui aujourd’hui, vole en trente-six heures de Toulouse à Dakar n’a pas le droit d’oublier les efforts et les cadavres sacrés qui lui permettent d’accomplir, avec les risques les plus réduits, cette randonnée magnifique », Kessel s’immerge en novice dans le monde des chevronnés et des boussoles, des mécanos et des escales miteuses : quelques années après l’ouverture de la ligne par Émile Lécrivain, l’aventurier s’embarque aux côtés du pilote pour une descente vers le sud, à la rencontre des lieux et des visages qui tracent le chemin béni du courrier.

Béni ? Que dis-je, vénérable, sacralisé, porté aux nues ! Essence de tout mouvement, moteur de ces corps livrés aux tempêtes et aux coups de chaleur : le courrier est devenu, pour ceux qui le transportent, une religion nouvelle, l’ultime finalité. Il faut lire cette foi immuable et sincère vouée par les hommes de l’air à leur unique raison de vivre – la lire à la lumière des conditions de l’époque et des corps laissés au désert – pour comprendre le sens même de l’abnégation et de la vertu. Et de la passion, bien sûr : cette passion qui pousse l’aviateur tout juste sorti de captivité à retenter le survol d’un terrain soumis au joug des Maures, cette passion qui anime le mécano à peine échappé de l’enfance à s’exiler pour des mois dans un fort perdu de la côte Atlantique…

Comment ne pas admirer, à la lecture de ce texte à la fois humble et saisissant, le courage et la solitude de ces braves gaillards, dont la sueur et les corps ont formé un commencement, un élan ? Je suis certes bon public en ce qui concerne l’aventure et ses pionniers pour lesquels je bave toujours d’une adoration étoilée et un peu obtuse, mais il est difficile d’ignorer l’exaltation des premiers pas et de ses périls. Vent de sable m’a servi ce que je souhaitais lire : de la bravoure, du cambouis, pas mal de nostalgie aussi pour ce monde rugueux et vierge que je n’ai pas connu mais dont l’existence révolue me fascine.

« Vous voyez, ceux qui y ont goûté sont mordus. Il n’y a pas de plus beau trajet. On y grille, on y est pris par les Maures, on y reste. Mais on ne peut s’en détacher. Il n’y a pas de plus belle ligne que Casa-Dakar. Quand le temps est clair, qu’on a la mer bleue d’un côté, le sable tout fauve de l’autre et le ciel au-dessus, que le moulin tourne rond, tout chante à l’intérieur. […] »
Parole d’Emile Lécrivain. L’aviateur effectue avec Joseph Kessel son dernier vol : peu de temps après sa rencontre avec le journaliste, « Mimile » s’abîme au large de l’Atlantique.

(J’aurais aimé l’intégrer à l’article mais WordPress a voulu me faire sortir le porte-monnaie : qu’à cela ne tienne, voici le lien d’une vidéo d’archives où Kessel explique la genèse de Vent de sable et son intérêt pour l’aviation. Bon vent !)
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3 réflexions sur “Bouquin #117 : Vent de sable, de Joseph Kessel

    1. Oh oui, c’est une magnifique plume ! Il a un don incroyable pour rendre hommage, sans trop en faire, à la grandeur et à la bravoure des hommes. C’est une des écritures les plus justes et les plus frappantes que je connaisse.

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