Bouquin #113 : A moi seul bien des personnages, de John Irving

[A moi seul bien des personnages – John Irving – 2012]

On m’avait soufflé à l’oreille que ce n’était pas le meilleur Irving. Que je devrais commencer par Hôtel New Hampshire ou Le monde selon Garp ou peu importe : un autre, pas celui-là. Vrai, j’ai été déçue. Non pas dès le début, bien au contraire : j’ai mordu dans cette lecture avec enthousiasme, et cette plume tout juste découverte m’a enchantée un sacré bout de temps… Pas assez cependant pour éviter la lassitude, venue à la toute fin mais en grande pompe, avec son lot de soupirs et cette folle envie de jeter le tout par la fenêtre…

113 A moi seul bien des personnages

Or, dire basta à un bouquin, quand bien même ce soit à une centaine de pages de son terme, ça sape l’ambiance. Cela dit, j’ai contourné mon désir d’en finir et ai tenu jusqu’au bout, jusqu’à la dernière ligne, dans l’espoir que les choses s’arrangent – hélas, ma déception fut irrécupérable et l’abrupt du cut final n’a rien arrangé.

Ça avait pourtant fichtrement bien commencé, et même fichtrement bien continué : plongés in medias res dans une action en forme de souvenir, nous voici à reluquer, en compagnie du narrateur, les seins mignards de Miss Frost, bibliothécaire pourvoyeuse de belles lectures comme d’émois amoureux auprès des jeunes garçons de First Sister, dans le Vermont. William « Billy » Abbott a treize ans, puis quinze, et des questions en bandoulière : d’où lui viennent ses béguins contre-nature, ses jolies « erreurs d’aiguillage amoureux » ? Le thème est lancé : de cette idée si vaste, touchy et protéiforme, Irving tisse l’ambition de son – loooong – roman : déployer, au fil de la mémoire d’un « vieux bi », toute une fresque de situations amoureusexuelles complexes, à contre-courant, plus ou moins assumées.

Projet téméraire – et, ma foi, pas si mal mené. Même pour mes goûts un brin pointilleux et mon aversion du bavardage. William parle, se répète, joue de cette redondance là : mon dépit aurait pu naître de cette plume volubile, toute en échos et en digressions, et puis non – c’est après que la lassitude a pointé son nez ; après, ou plutôt à force de. A force de situations, de magouilles, de relations multiples, de morts et de de vivants. Une vie entière nous est contée par le vieux Bill – ah, ça, je veux bien le croire : il y a matière à imprimer douze tomes, sinon plus ! Mais à trop vouloir en dire, à trop vouloir trimballer son personnage à travers le monde LGBTQ (parfois amoché par les stéréotypes), Irving survole, s’enflamme, et étourdit.

J’en oublierais presque de vous toucher un mot à propos de ce qu’il y a de bon dans ce bouquin : parce qu’il y en a, du positif, malgré tout l’agacement qui brouille mon billet. Lorsque Irving ne s’emmêle pas les mots dans quelques clichés faciles, le voici comme je l’attendais : écrivain de génie, faiseur de personnages palpables, vivants, finement dessinés… et profondément touchants, à l’évidence. De A moi seul […], plus que la structure vaine et casse-binette, voici ce que je souhaite retenir : ce chapelet d’âmes vouées au désir et aux aléas de l’altérité, ce magma humain où chacun cherche sa place à coup de coudes et de grands secrets. Et puis, au fond, ce plaidoyer bien maladroit mais indispensable pour la tolérance – piqûre de rappel qui ne fait jamais de mal.

Je retiens, également (il faut bien sauver les meubles !), l’appel aux masques et au théâtre, l’affirmation via Shakespeare, et cette intertextualité bienvenue (et intelligente !) qui m’a offert plusieurs titres à ma liste de curiosités.

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5 réflexions sur “Bouquin #113 : A moi seul bien des personnages, de John Irving

  1. J’en ai lu qu’un pour l’instant, Dernière nuit à Twisted River que j’avais beaucoup aimé même si j’ai senti vers le milieu fin une certaine lassitude, un peu comme toi du coup avec A moi seul. L’écriture est magnifique et j’ai été vite envoûtée, mais je crois que les quelques redondances par ci par là avaient fini par m’ennuyer. En ce qui concerne A moi seul…, on m’avait également conseillé de ne pas le lire de suite et plutôt de m’attaquer aux autres oeuvres précédentes.

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  2. Le seul que j’ai lu, c’est « Une prière pour Owen », il y a déjà quelques années, et j’en garde un grand souvenir. Il est costaud et on a de la peine à voir où il veut en venir mais j’avais été soufflée ! Il faudrait que je le relise pour voir ce que j’en pense aujourd’hui. Bon, du coup je ne vais peut-être pas enchaîner avec celui-là 🙂

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