Bouquin #106 : Sula, de Toni Morrison

[Sula – Toni Morrison – 1973]

Si j’ai pour habitude d’écrire sur mes lectures sitôt après en avoir refermé la dernière page, ce billet échappe à la règle : d’une part par cruel manque de temps (je vis une période chargée en travail, en déplacements et en décisions, ce qui est plutôt chouette, mais moins pour le blog), d’autre part parce que – avouons tout – j’ai quelque mal à rassembler mes pensées sur ce bouquin qui n’a pas sur me marquer autant que je l’espérais… 106-sula

Lorsque j’ai vu Toni Morrison inscrite à mon programme de lettres pour ce semestre, j’ai remis à plus tard ma lecture de Beloved et décidé d’attendre l’étude de Sula pour découvrir la plume de l’auteur, que je craignais d’appréhender seule et sans guide. Échauffée par les dithyrambiques billets lus ça et là sur la toile, je m’attendais à un bouleversement, à un choc – tant dramatique qu’esthétique – et plaçais mon horizon d’attente bien au-delà de l’excellence. Je me méfierai, à l’avenir, de mes exigences trop poussées : car j’ai été un poil déçue par Sula – sans doute pas le meilleur de Morrison, dira-t-on.

A tracer les contours de cette déconvenue, je m’aperçois qu’elle réside essentiellement dans l’extrême fulgurance du récit – pas même deux-cents pages : si cette rapidité insuffle une certaine force au contenu – très dense – et apporte à l’histoire l’étoffe de l’inéluctable, j’aurais tout de même apprécié un séjour plus long parmi les habitants de feu Medallion…

Medallion, donc, du nom d’un quartier perdu, jadis tout aussi vivant que miséreux, où la communauté afro-américaine vivote tant bien que mal à l’écart du monde des Blancs. Nous sommes à l’aube du XXe siècle : dans le giron d’une Amérique ségrégationniste et livrée à la pauvreté, deux jeunes filles se rencontrent et s’ouvriront ensemble au monde : Nel la sage et Sula l’intrépide. Ellipse de quarante ans : Nel, qui a suivi le pieux chemin de mère et d’épouse, ouvre sa porte à une Sula perdue de vue, émancipée, fougueuse et au retour dévastateur.

Le récit, dès lors, interroge l’image de cette femme peu commune, dont la présence délie les langues et abreuve les commérages : quel affront, enfin, que de vivre libre, et seule ; quel affront que de vivre comme un homme blanc lorsque l’on est une femme noire ! Tour à tour séductrice, ambigüe, fragile, Sula se mue sous la plume de Toni Morrison en femme protéïforme et insaisissable, cible de toutes les craintes et des pires médisances. Preuve que la femme, hors de son cadre et des limites de sa minorités, dérange, inquiète : on assiste ici au renouvellement de sa figure maléfique, à travers l’énigmatique tâche ornant la paupière de l’héroïne – tâche dans laquelle tout un chacun verra, à travers le filtre de ses frayeurs, tantôt une rose noire, tantôt un maléfique serpent…

J’ai, ainsi, énormément aimé le travail déployé par Toni Morrison, qui amène son lecteur à réfléchir (pour une fois !) quant à l’image de la femme – toujours fantasmée, que ce soit en mère, en pute ou en sorcière… Outre l’éponyme Sula, l’on retrouve également dans le roman toute une galerie très fouillée de personnages secondaires dont l’association fait sens : Eva, mère unijambiste et dévouée – par contrainte, par tradition – à ce statut ; Plum, grand enfant né et mort dans la misère et les désillusions ; l’étrange Shadrack, fondateur de la tragique Journée du suicide…

On dit de Sula qu’il concentre à lui seul les thèmes chers aux écrits de Toni Morrison : j’aurais aimé, toutefois, lire une histoire moins hâtive, peut-être plus développée : cela aurait contribuer à ancrer plus fortement son souvenir dans ma mémoire. J’attends désormais avec impatience sa lecture commentée, sous la bonne direction de ma professeure, avant d’attaquer le gros morceau Beloved avec lequel j’espère ne pas être déçue.

Publicités

13 réflexions sur “Bouquin #106 : Sula, de Toni Morrison

  1. Si ça peut te rassurer, j’ai lu Beloved et c’est un roman sublime. Quand je l’ai lu, de nombreuses personnes m’ont recommandé Sula, comme si je me trompais en choisissant Beloved (alors qu’eux-même n’avaient pas lu Beloved, en général). Mais à te lire, je ne regrette pas : Beloved a l’air mille fois plus travaillé. Mais il semble aussi mille fois plus lent et je sais que des gens se sont plaints de ça ; certains ont critiqué les analepses nombreuses et les lenteurs de Beloved, que je n’ai personnellement pas senties une seconde. Petite lectrice escargot, j’ai lu ce bouquin en 3 jours, je l’ai dévoré, je n’ai pas su me calmer avant de l’avoir terminé tellement l’atmosphère de ce livre était intense.
    J’ai hâte d’avoir ton retour sur ce roman de Toni Morrison !

    Aimé par 1 personne

  2. Je découvre moi-même Toni Morison depuis peu, et, effectivement, Sula m’a semblé un peu anecdotique par rapport à Beloved ou au Chant de Salomon. Néanmoins, même si effectivement, on peut reprocher au texte de manquer d’ampleur, d’être trop hâtif, je trouve le procédé de l’ellipse parfaitement légitime : les non-dits permettent justement au personnage de Sula de gagner en charisme (et en mystères) et de devenir la projection des fantasmes des habitants de Médaillon, d’alimenter la rumeur qui s’acharne contre elle et son amoralité.
    Avec Beloved, le travail narratif est très différent, la chronologie est littéralement en miettes, et là, l’indicible est dit : le propos est bien plus fort que dans Sula (à mon humble avis). C’est un roman dont, je pense, on ne sort pas indemne.

    Aimé par 1 personne

    1. Je suis d’accord pour l’utilisation de l’ellipse. Mais en effet je pense que je n’ai pas commencé par le meilleur Morrison, quoi que Sula reste tout de même une bonne lecture. J’ai très envie de lire Beloved à présent, et d’en décortiquer les mécanismes d’écriture !

      Aimé par 1 personne

      1. D’après mes quelques lectures de Toni Morrison, j’ai justement l’impression qu’elle expérimente à chaque fois de nouveaux mécanismes d’écriture, tout en gardant un propos et des thèmes de prédilection, sans cesse renouvelés dans la forme. J’espère que Beloved saura satisfaire ton horizon d’attente et te bouleversera 🙂

        Aimé par 1 personne

  3. Ma rencontre avec Tony Morrison s’est faite avec Un don, j’ai été super surprise de son style, de sa narration, de sa poésie même si c’est un dépaysement total et que j’ai eu de mal pour les premières pages à prendre mes repères car les voix des personnages se mêlent en un grand cri de détresse.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s