2016 – Prendre le temps

Je ne m’en rends compte que maintenant : c’est devenu un acte. Une brasse à contre-courant, un retrait, un biais. Prendre le temps : saisir ce qui échappe et semble fuir toujours plus avant, décaler son regard, bousculer ses habitudes et celles de la société. Prendre ce temps pas plus précieux qu’hier mais toujours plus fragmenté, orienté, monétisé. En 2016, je me suis vue dans cette dimension-là, à cheval sur l’horloge, et j’ai réalisé : je ne pourrai m’accomplir qu’en recul du monde à cadence, avec ce privilège que je m’accorde, ce nouvel angle de vue.

Prendre le temps, donc, mais comment ? Et à quel point résister face aux horaires, aux trajets fixes, aux attentes normées ? En la matière je ne suis pas bon exemple – me voici à finir une licence à 23 ans, avec la conscience d’un « retard », d’une « anomalie » de parcours, alors que mes camarades de lycée mordent déjà dans la vie active : j’ai, moi aussi, envie de faire vite, de tracer droit.

Quitte à renier ma condition de « late bloomer » : car j’ai éclos sur le tard, je ne me suis révélée à moi-même au fil de mes expériences, des chemins empruntés et des réflexions menées – après, en somme, avoir pris le temps nécessaire, le temps de vivre et de me questionner.

Tout ça pour dire : je profite encore une fois de ce coin du web pour te raconter mes doutes et mes angoisses, et pour tenter d’exprimer ce qui me titille depuis plusieurs mois – cette impression que tout se rapporte au temps, que le temps est devenu un argument, une force de vente, un monstre auquel j’aimerais me soustraire, sans parvenir toutefois pleinement à cette abstraction.

Je me souviens de ces phrases, lues cette année dans Le mur invisible, de Marlen Haushofer : « A présent je prends le pas tranquille du paysan, même pour me rendre de la maison à l’étable. Le corps reste détendu et les yeux ont le temps de regarder. Une personne qui court n’a le temps de rien voir. » L’héroïne se retrouve isolée du monde par un mur de verre, en pleine montagne, et consacre son existence à sa survie ; elle trouve le temps dans cette solitude-là, dans cette absence de pression sociale, dans cette finalité unique de ne travailler que pour elle. La leçon résonne encore à mes oreilles, et je repense souvent à ces mots lorsque monte la peur de ne pas aller au bon rythme, de mener une vie économiquement inefficace, socialement inadaptée – la peur, enfin, de ne pas adhérer assez fort au moule et aux cadences.

Je peine à définir, pourtant, cette inquiétude face au temps – ou bien le temps lui-même : je manque sans doute de pistes pour cerner le concept, pour m’en affranchir suffisamment. A l’aube de cette nouvelle année, dans un article brut de décoffrage et très fouillis, je me contente donc juste de tracer les contours de mon angoisse face au trop-plein et au trop-vite ; je jure également que je veillerai, en 2017, à me questionner plus profondément sur ce pilier (ou langage ?), de notre société, que je ne sais vraiment appréhender.

Cela passera, tout naturellement, par la lecture, mais aussi par la continuité de ce blog : je le veux à mon image, basé sur une certaine forme de lenteur que l’on nomme « slow-blogging » et un contenu mis en ligne seulement si je le juge pertinent. Cet espace reste avant tout un carnet de lectures dématérialisé, et s’avère donc tributaire de ma vitesse (je n’aime pas ce mot, disons « lenteur ») de lecture – et, à cette matière, je préfère accorder le temps qu’il faut, quitte à publier moins, sans contrainte de rendez-vous, sans rythme imposé.

Cela passera, aussi, par une réflexion plus personnelle sur mon rapport aux médias, notamment aux réseaux sociaux : une panne de téléphone m’a conduite, pendant un mois, à me passer quasi totalement de ces derniers, du moins de leur immédiateté, et si j’ai tout de même racheté un semblant de smartphone pour seconder mon ordinateur portable, j’ai opté pour un abonnement sans internet, afin de pouvoir m’accorder le temps de la déconnexion – depuis, je ne me sens pas lésée, encore moins dépendante, mais plutôt ravie de retrouver mes plages sans écran ni oppression du flux sans cesse actualisé.

Il s’agit, en définitive, de prendre du recul… L’année dernière, je te confiais ma soif d’apprendre, cette année, je t’écris cette même soif, mais doublée d’une envie de soustraction, de retrait du monde et de sa pulsation : si je souhaite me construire au sein d’une société, si je travaille à bâtir mon humanité, ma raison d’évoluer en être parmi les êtres, je dois adopter ce point de vue là, ce regard en décalage, et réfléchir au temps, à son utilisation, à sa valeur. Je ne sais pas vraiment comment m’y prendre, et mon comportement reste même souvent aux antipodes de ce projet idéal, mais je ne me presse pas : cela viendra.

(J’aurais pu, en cette fin d’année, faire un peu comme tout le monde et dresser le bilan de mes meilleures lectures de 2016 – et elles ont été nombreuses ! Si jamais cela t’intéresse, je t’engage donc à lire Et quelquefois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey, crème de la crème des bouquins qui me sont passés sous le nez cette année, mais aussi – pour n’en citer que quelques uns – La douleur, de Duras ; Visage retrouvé, de Wajdi Mouawad ; La puissance et la gloire, de Graham Greene ; La Religieuse, de Diderot ; Fahrenheit 451, de Ray Bradbury ; La joueuse de go, de Shan Sa…)
Sur ce, après cette ébauche de réflexion un peu naze mais à poursuivre, je m’en vais réveillonner et accueillir l’année à venir en compagnie d’une amie qui m’est chère.
Belle année à toi : bonnes lectures et plein d’amour !
Lola
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15 réflexions sur “2016 – Prendre le temps

  1. Bonne année à toi ! C’est une belle résolution, plus qu’une résolution, une philosophie de vie. Je l’ai adopté durant l’année dernière quand j’ai pris conscience de ce que je voulais vraiment et je ne me suis jamais sentie aussi bien dans ma tête et dans mon corps depuis. Je te souhaite cette même expérience, apprécier le temps, faire ce que tu as envie de faire, ne pas faire ce que tu te sens obligée de faire parce-qu’au final, ce qui doit être fait, on a envie de le faire, on ne loupe donc rien. Tout s’équilibre. Surtout soi-même.

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  2. Bravo pour cette réflexion. Je me retrouve bien dans ton rapport au temps, toujours en question, rapport qui ne cesse d’évoluer avec les ans et donc, ne cesse de soulever de nouvelles questions. Comme toi, j’ai toujours eu un sentiment de décalage avec la société, j’ai vu mes amis emprunter le « droit chemin » que je n’ai jamais réussi à trouver, empruntant depuis toujours des voies détournées, sentiers sinueux et incertains, faisant de moi une éternelle « retardataire » sur le plan social, poursuivie par les sempiternels « Anne, elle ne fait rien comme tout le monde ! » : par exemple, à 36 ans, je ne sais toujours pas ce que je veux faire quand je serai grande ! Ce décalage, je ne saurais te dire s’il permet de mieux vivre ou non, s’il est la bonne ou la mauvaise voie, mais j’ai appris, avec le temps, à comprendre que c’est ma manière d’exister, bonne ou mauvaise, c’est au moins un rythme qui me va et ça me rassure de savoir ça de moi. Je ne sais pas si tu vas prendre les mêmes chemins alambiqués, mais il est juste que ces voies, indirectes et tordues, prennent du temps, un temps précieux et riche de ce dont tu voudras l’enrichir.

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  3. Bonjour Lola, bonne année 2017 à toi et merci beaucoup pour ce billet. A te lire, je pense à cette professeure qui me disait que « le temps respecte peu ce qu’on fait sans lui » ; je trouve que c’est très juste. Tout comme le charme d’un voyage ne réside pas seulement dans la destination, le charme de la vie repose aussi dans tout le cheminement que l’on peut avoir. Il est bon de savoir prendre son temps pour découvrir ce que l’on aime vraiment, avec les années qui passent, je trouve que la « licence à 23 ans », c’est tout sauf un « problème » (alors qu’il y a 20 ans, j’aurais dit autre chose :-)). Continue à nous faire réfléchir par tes humeurs et voyager par tes beaux conseils de lecture. A très bientôt.

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    1. Merci pour ta réaction. La petite phrase que tu donnes est en effet très juste ! Il est difficile d’assumer une position en résistance face à la pression sociale, mais je comprends du moins l’importance de prendre le temps – c’est ce que l’expérience m’a prouvé jusque là en tout cas.
      Belle année à toi, et bonnes lectures !

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      1. Je trouve qu’avec les années, c’est moins difficile d’assumer cette position, car on se dit que le plus important, c’est la fidélité à soi-même. Et on ne peut s’ouvrir aux autres que quand on est bien avec soi-même….

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