Bouquin #98 : Continuer, de Laurent Mauvignier

[Continuer – Laurent Mauvignier – sept. 2016]

Cela ferait un excellent film : deux âmes en peine trimbalant leurs malheurs sur les pistes du Kirghizistan, deux condamnés galopant au grand air en guise de sauvetage avec, en toile de fond, une nature toute-puissante, sauvage et minérale.

Cela fait un bon bouquin. Oh, il a ses faiblesses : une belle couche de lyrisme, des personnages sculptés sur de vieux schémas, et ce maniement un brin facile de la tension dramatique… mais, au fond, il est parfois réconfortant de sortir violons et mouchoirs pour s’abandonner à un livre un peu tire-larmes et à la morale en guimauve – c’est-y pas mignon, me voilà toute attendrie. 98-continuer

Que l’on ne s’y méprenne pas néanmoins : pas de climat bisounours pour autant dans cette histoire qui commence au fond du trou – Sybille, la quarantaine à la dérive, récupère son fils chez les keufs, pour une vague histoire de bringue trop arrosée. Samuel, le fiston en question, se donne des airs de skinhead, vomit toute personne un peu plus colorée que la moyenne et tient ses écouteurs comme extension naturelle de son cerveau siphonné. La mom’, elle, n’en mène pas large : carrière en chirurgie avortée par un-terrible-et-mystérieux-drame-dont-on-ne-saura-rien-avant-la-fin, célibataire en décrépitude, clope au bec et ambitions proches du néant. Sauf que Sybille en a sous le coude, attention : c’est une « femme forte » comme la littérature se plaît à nous les décrire*. Ni une ni deux, la maman flasque devient tornade et embarque son fils, bon gré mal gré, pour un périple de trois mois en terres kirghizes, afin, grosso modo, de réapprendre la vie à la dure – un peu comme ces slogans de l’armée qui te promettent le retour à des vraies valeurs de fraternité courage écoute réflexion et tout le toutim.

Point de mitraillettes ici mais des chevaux, des grands espaces et des sourires tout aussi gigantesques. Samuel, un peu con et très borné, explore ses minces retranchements jusqu’à, par la force des choses, s’ouvrir un peu à l’autre : une éclosion touchante, sensiblement décrite par Mauvignier qui tente (les efforts sont perceptibles) de cerner au plus près son personnage déboussolé. C’est plutôt réussi, et j’ai particulièrement aimé le passage où Samuel se retrouve seul, accosté en kirghize par un jeune homme à qui il ne veut pas répondre, par peur de sa proximité, de sa bonhomie sympathique : cela m’a rappelé de très justes souvenirs de voyage quand j’avais moi-même quinze ans, et qu’au bout du monde, je ne savais pas comment aller vers l’autre tant sa culture et son enthousiasme me déstabilisaient, m’effrayaient.

A ce fils taciturne et mal à l’aise fait face une mère hardie et libérée en apparence, soucieuse et blessée en réalité. Faites entrer les kleenex et préparez-vous au déluge : déluge de doutes et de questions introspectives couchées en liste sur le papier – on ne risque pas de passer à côté des interrogations qui tenaillent Sybille, et j’en profite ici pour glisser un mot aux quelques auteurs maladroits qui abusent de ce procédé : faites confiance à vos lecteurs, nous sommes assez humains pour reconnaître le trouble en vos personnages sans le recours à une longue litanie de questions qui par leur poids risqueraient de défigurer un joli roman en épisode racoleur de Confessions intimes…

Je tatillonne, évidemment. En vérité, malgré ses appels un peu simples au drame et au pathos, Continuer m’a séduite. Premièrement pour sa qualité d’écriture : Laurent Mauvignier nous embarque sans peine entre grands lacs et montagnes abruptes, et l’on se voit cavaler aux côtés de ses personnages en quête de renouveau. Et puis il y a cette fin, un peu chagrine mais tellement douce, de ces happy end à demi-mots qui passent du baume au cœur et laissent le lecteur baigné d’espoir : au regard de Trump, Poutine, Le Pen et de le bonne vieille ambiance bien moisie et bien raciste qui suinte dans le débat public (à laquelle le roman s’oppose frontalement, nommément), je ne dis pas non à une petite dose de réconfort intelligent !

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* rappelons au passage que si la « femme forte » est un topos ultra-éculé, aucun personnage de littérature ne répond au stéréotype d’ « homme fort » pour les mêmes raisons – j’entends par là que le caractère « fort » de l’homme n’est pas assez hors-du-commun pour devenir un argument littéraire, alors que la femme, bien entendu petite, sensible et pleurnicharde par nature, créera la surprise si elle endosse une personnalité plus combative. Laurent Mauvignier reprend malgré lui ce cliché ambulant – on ne peut pas lui en vouloir, d’autant qu’il ne se limite pas à cette dualité fort/faible et tend au contraire à surpasser cette frontière afin d’esquisser des personnages au plus proche du réel, donc inégaux dans leur courage. Mais j’aurais apprécié que l’auteur insiste un peu moins sur le caractère extraordinaire de la force morale employée par Sybille en tant que femme. Comprenez : à force de lire des attitudes genrées comme si force et faiblesse devaient obligatoirement se rapporter (par conformisme ou par surprise) à un sexe, je commence à en avoir ras les ovaires.
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8 réflexions sur “Bouquin #98 : Continuer, de Laurent Mauvignier

  1. Je n’ai lu de ce roman que quelques passages car, dans une autre chronique, un lecteur soulevait la question du traitement de l’agression sexuelle qui est en fait une tentative de viol en réunion. Le chroniqueur déplorait que cet événement soit traité avec autant de désinvolture (d’après ce que j’ai lu, je suis assez d’accord). Bien qu’il ne s’agisse que d’un élément déclencheur complètement occulté par la suite, j’ai l’impression que son traitement s’inscrit parfaitement dans ce que tu appelle « le climat bisounours » du roman. Est-ce que le traitement du viol t’a paru également léger ?
    Sinon, je suis entièrement d’accord avec ce que tu dis sur les stéréotypes de genre qui parsème la littérature : la force d’une femme ne devrait JAMAIS être traitée comme quelque chose d’extraordinaire. Merci à toi de le souligner et de le rappeler !

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    1. A première vue je te répondrais que le traitement de l’agression (ou viol, les termes décrivant l’évènement restent très flous) ne m’a pas pas paru trop léger, en ce que cette séquence agit comme uniquement un déclencheur du roman (déclencheur mal trouvé, à mon avis) et non comme sujet principal. Les propos de Samuel à propos de Viosna (la jeune fille agressée, dont il dit qu’elle n’est qu’une « pute ») parlent d’ailleurs pour eux même et soulignent l’horreur de l’acte.
      Mais à y réfléchir, je trouve qu’il aurait été judicieux de mettre cet évènement en parallèle avec une situation similaire lors du périple au Kirghizistan, ou au moins de d’exprimer le repentir de Samuel. Je pense simplement que l’auteur a cherché à invoquer trop d’images dramatiques (viol, attentats, etc…) pour gonfler le bouquin et agir sur la corde sensible de ses lecteurs… Le viol, ici, a donc une valeur purement utilitaire : il choque suffisamment pour justifier l’histoire qui s’ensuit, mais est utilisé de façon maladroite, incomplète, car même si ce bouquin transpire la morale à deux sous et très généraliste (il faut aimer son prochain), il n’est jamais fait état du respect porté aux femmes…

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  2. J’ai adoré ta chronique !
    Cependant je ne pense pas le lire, sans doute pour une raison un peu bête… Je suis très vexée que tout le monde trouve cette histoire fantastique (ça pourrait faire un film comme tu dis), alors qu’il s’agit d’une histoire vraie qui fait déjà l’objet d’un livre – apparemment l’auteur ne connaissait pas l’existence du livre quand il l’a écrit, mais soit.
    Si ça t’intéresse, il s’agit de l’histoire de Renaud François, papa un peu désespéré qui a décidé d’emmener son fils Tom faire un tour trois mois dans le même pays (soooorrry je sais toujours pas l’écrire). Ils ont écrit un livre qui a paru en mai : Dans les pas du fils, chez Kero ! Voilà c’était ma petite séquence boudin parce que personne ne sait « la vérité » sur ce livre et ça me désole un peu… Parce que même si le livre (le premier) n’est pas exceptionnel, il a ce quelque chose de vrai que Continuer n’aura évidemment jamais (if I’m clear)

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  3. J’ai adoré ce roman, et au contraire j’ai trouvé que ce n’était pas du tout « tire larmes » mais très subtil.
    Que ce soit inspiré d’un autre livre ne me pose pas de problème même si je l’ignorais parce que je pense que mauvignier a seulement repris l’idée du « partir en voyage pour sauver son fils » et que ce n’est pas un concept qui date d’hier !

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