Bouquin #93 : Le promeneur d’Alep, de Niroz Malek

[Le promeneur d’Alep – Niroz Malek (traduction Fawaz Hussain) – Le serpent à plumes, 2015]

Si je te dis Alep tu me réponds : bombes corps sang boucherie enfants crasse os entrailles décombres. La poésie, dans tout cela ? Elle semble absente, et pourtant : de cet enfer s’élève une voix, quelques cris de plume : dans la cité agonisante, Niroz Malek, lui, est toujours vivant. 93-le-promeneur-dalep

Vivant pour observer le carnage quotidien, vivant pour avoir peur du prochain tir, de la balle perdue, vivant pour écrire, aussi, puisqu’il n’y a plus que ça à faire, écrire et attendre la fin. Mais qu’écrire sinon des fragments, dans cette ville déstructurée, à plat ventre, où plus rien ne semble tenir debout ? L’auteur nous livre des lignes dissolues, des petits mots en passant, dans l’urgence de créer et de dire : cinquante-cinq nouvelles se pressent ainsi dans un recueil aussi court qu’incandescent. Cinquante-cinq échos du fond de la nuit, comme autant de vignettes qui éclairent, ici et là, une conversation sur le vif, un rêve fondu à la peur…

De cette ossature un peu brouillonne naît un sentiment très fort : quelque chose entre l’angoisse et le plaisir, l’impression de devoir faire vite pour sauver ce qu’il reste de beau et d’humain sur un territoire rendu aux ténèbres. La lecture n’est pas agréable, elle nous pince, elle nous triture, elle nous jette au-devant de situations à sueurs froides. Les écrits rompent à l’improviste, ils nous abandonnent, rien ne s’achève : c’est là l’évocation d’une mémoire trouée, comme déréglée par l’horreur, et laissée là, en errance dans les temps et les espaces.

Les récits de Niroz Malek tiennent ainsi pour partie du rêve : aux situations anodines – boire un verre dans un café, faire quelques courses, surmonter les barrages… – succèdent des tableaux oniriques, où l’écrivain revêt souvent l’habit du mort et se voit déambuler sans fin dans sa ville devenue purgatoire. Glaçant, et très beau à la fois : on perçoit l’amour indicible qui lie le promeneur à sa fabuleuse cité, toujours intacte dans les souvenirs – et l’on comprend alors que ce sont ces souvenirs-là, extérieurs au corps, insensibles aux balles, qu’il convient de sauver.

Pour cela nous reste l’écrit. Et cette traduction vibrante opérée par Fawaz Hussain et livrée par Le serpent à plumes, pour que sur les tables des libraires et dans nos bibliothèques résonne l’urgence de se souvenir d’Alep autrement que sous les bombes.

[Mille merci à Charlotte de Ulostcontrol qui m’a offert cette belle découverte à l’occasion des deux ans de son blog vraiment génial ! Si tu veux doublement être convaincu par Le promeneur d’Alep, tu peux cliquer ici et aussi ]

 

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4 réflexions sur “Bouquin #93 : Le promeneur d’Alep, de Niroz Malek

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