Bouquin #92 : Le tatouage (et autres récits), de Junichirô Tanizaki

[Le tatouage ; Les jeunes garçons ; Le Secret – Junichirô Tanizaki – 1910-1911]

Toujours le corps, toujours la peau, toujours les odeurs et leur ivresse et leurs désirs et ces étincelles qui fusent sans bride ni repos. Après m’avoir conté les petons mignards d’une jeune geisha, Tanizaki redouble de séduction et me laisse languissante, palpitante, sous le feu de ces trois nouvelles de jeunesse réunies en un livre ardent par les éditions Sillage. 92-le-tatouage-et-autres-recits

Greene, Kessel, Duras, Sweig, une poignée d’autres… et à présent Tanizaki : je crois avoir déniché un nouveau nom à admettre dans mon éclectique panthéon de ces plumes à explorer jusqu’à la pointe, jusqu’aux limites, s’il en est : c’est décidé, je lirai tout, absolument tout de Tanizaki, et je ne serai jamais déçue.

Comment résister à l’appel de ces mots qui à la fois caressent, frappent et engourdissent ; comment y faire face, sinon dans l’abandon ? C’est un émoi, peut-être même un amour ; Tanizaki a réveillé en moi une sensibilité que j’ignorais, un ressort caché devenu évidence, un « truc », oui : lire ces trois nouvelles, ça m’a « fait un truc ».

Ça m’a fait un truc au creux du ventre et sur la peau, ça m’a fait un truc sous la poitrine, un peu à gauche : j’ai vécu ces trois récits plus que je ne les ai lus, je me suis gorgée de sensations – rouge pénombre violence effleurements – et je me suis rendue aux lettres innocentes cousues en mots banals, sans dévoilement ni impudeur, mais dont l’agencement minutieux saupoudre les récits d’un érotisme latent, à peine palpable.

De ces trois escapades aux frontières du désir, Les jeunes garçons demeure ma préférée : cette nouvelle a marqué mon esprit d’une fascination inoubliable, et, presque une semaine après en avoir savouré la chair, j’en garde d’étranges frissons. Une jeune fille, trois jeunes garçons, et parmi eux, le narrateur : sous son regard novice se forment des scènes de jeux innocents, bientôt teintées d’une violence sourde, pénétrante. Les enfants se cherchent, se taquinent et louvoient entre les ondes d’une tension qui semble électriser tout le récit : le corps à corps naïf en devient tremblant ; les coups de pied maladroits se muent en actes masochistes… Tout cela à couvert d’une plume observatrice mais délicate, à peine suggestive : c’est très dérangeant, et encore plus délicieux.

Le Secret tranche par son personnage, pleinement adulte : retiré dans un coin oublié de la ville, le narrateur se soumet à ses désirs et intuitions – jusqu’à, une nuit, revêtir les soieries d’une femme et approcher par hasard une ancienne amante… Il y a là tout un jeu géographique sur le rapport à l’espace et à la ville alors perçue comme une matrice déboussolante : j’ai beaucoup aimé le parallèle subtilement dressé entre la perte de soi et la perte des sens, de l’orientation.

Nouvelle furtive – à peine une douzaine de pages, Le tatouage surprend par son écriture voluptueuse, ouvertement chargée d’érotisme : la fille devient femme par la douleur… celle d’un tatouage cruel ciselé sur la peau. Le propos est fulgurant, la sensualité en déborde : c’est beau, ça en jette, et me voilà toute émue.

Tanizaki a chamboulé mon intérieur, ouvert mes yeux aux autres mots du désir – les plus naïfs en apparence, les plus ingénus, les plus simples qui, en réalité, bouleversent par surprise et infusent un trouble nouveau. C’est une sensation très intime, très personnelle aussi : tous les lecteurs n’en feront peut-être pas l’expérience… mais qu’importe, puisque la beauté, elle, s’offre au plus grand nombre – beauté sublimée, d’ailleurs, par une excellente traduction !

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