Bouquin #88 : Petit pays, de Gaël Faye

[Petit pays – Gaël Faye – rentrée littéraire 2016]

La rentrée littéraire reste un phénomène qui me passe légèrement au-dessus des frisettes, pour son invariable mise en avant du monopole Galligrasseuil d’une part, mais aussi – avouons-le – parce que ma Pile à lire de six étages sans ascenseur tend à se barricader devant l’afflux de nouveautés très – trop ! – tentantes. J’ai tout de même noté au creux d’un carnet une sélection de titres qui me faisaient particulièrement envie… et il y a quelques jours, surprise : l’on m’offre Petit pays. Dévoré en une poignée d’heures, ce premier roman m’a laissée toute ébaubie, tant par la violence qu’il couve que par sa mise en mots empreinte d’une nostalgie très douce et d’un talent certain.

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L’action se passe au Burundi, « petit pays » des grands lacs, dont le nom très peu cité ressurgit néanmoins lorsque l’on évoque son voisin : le Rwanda. Nous sommes au début des années 1990, dans un climat d’insouciance comblée : Gabriel, alter-ego de l’auteur, s’épanouit du haut de ses dix ans dans les quartiers aisés de Bujumbura, la capitale. Le père est un petit français du Jura ; la mère, elle, porte le deuil de ses origines rwandaises, et si les deux se séparent – première morsure dans le bonheur de Gabriel – l’enfance du garçon et de sa petite sœur s’étale, béate, de grandes aventures en bêtises de mômes. Il y a la bande de copains, les mangues à chiper dans les jardins, l’école française et surtout l’impasse : ce territoire de gosses, ce bout de ville rien qu’à soi, comme un paradis que l’on croit éternel.

Un quotidien tranquille, en somme, qui glisse toutefois vers une violence inévitable : au 21 octobre 1993, le premier président burundais Melchior Ndadaye, issu de l’ethnie Hutu, trouve la mort dans le coup d’état mené par la minorité Tutsi. Aux portes de l’innocence, la guerre civile a frappé et Gabriel observe la fuite de son enfance, la déroute de son coin d’éden, l’escalade d’une rage qu’il ne comprend pas. Qu’est-ce qui distingue les Hutus de leurs compatriotes Tutsis, si ce n’est leur nez, excroissance si absurde pour devenir sujet de discorde ? Et pourquoi les copains, hier si enclins à jouer avec tout le monde, se laissent-ils entraîner par le tourbillon d’une vengeance sélective ?

Le récit, tendre et candide à ses débuts, se teinte ainsi d’une tonalité dramatique qui va crescendo, à mesure que la guerre, si aberrante soit-elle, mastique ses nouvelles proies : de jeunes être dépossédés de leur impasse et de leurs gamineries. Au milieu de ce chaos, Gabriel cherche de nouveaux terrains d’exil : lorsque ses compagnons jeux se tourneront vers le combat, lui choisira la sécurité de la littérature, grâce aux bonnes attentions d’une voisine érudite, qui offre au jeune garçon un monde de lettres et de possibles.

« Grâce à mes lectures, j’avais aboli les limites de l’impasse,
je respirais à nouveau, le monde s’étendait plus loin,
au-delà des clôtures qui nous recroquevillaient
sur nous-mêmes et sur nos peurs. »

Malgré la crudité du génocide, malgré l’éclat du sang et l’odeur des charniers, Petit pays échappe à tout étalage macabre et frappe bien au-delà de la guerre et de ses atrocités : il s’agit surtout de rendre hommage au territoire de l’enfance, à cet âge naïf mais révolu dont les échos résonnent en chacun de nous et auquel le retour s’avère impossible. On y trouve, certes, quelques faiblesses propres à un premier roman (j’ai noté une certaine facilité des grands élans lyriques et des staccati dramatiques… enfin bon, je pinaille un peu), mais il n’en reste que Petit pays m’a énormément touchée pour la beauté de son texte. La plume se déploie en un bavardage à la fois très franc et délicat, à hauteur d’enfant ; sans surprise, l’écriture se fait poème, ou musique, et sa candeur presque intacte tranche sensiblement avec l’horreur des massacres.

Gaël Faye remplit ici une des missions les plus nobles que peut porter l’écrivain : celle d’orienter le regard sur les absurdités des conflits et d’en rappeler les blessures incurables, loin de toute immédiateté, de tout échauffement. Rien que pour ce geste, Petit pays mérite son succès.

« Je pensais être exilé de mon pays.
En revenant sur les traces de mon passé,
j’ai compris que je l’étais de mon enfance.»
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18 réflexions sur “Bouquin #88 : Petit pays, de Gaël Faye

    1. Justement en général je me méfie des bouquins vraiment plébiscités par la presse et les blogs, mais celui là fait exception ! Je n’irai pas jusqu’à crier au coup de coeur, il comporte tout de même quelques défauts, mais cela reste une très bonne lecture et une découverte rafraîchissante.

      J'aime

  1. Je l’ai fini il y a quelques jours et j’ai aussi beaucoup aimé, surtout l’écriture qui est vraiment belle et melodieuse par moment. J’ai apprécié aussi que l’auteur fasse du narrateur un enfant, cela évite le côté cru et macabre…

    Aimé par 1 personne

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